Approche militaire de la Démocratie directe
La Démocratie directe à l'épreuve de la lutte armée
" Il est inévitable, il est même juste, que nos plus hautes intuitions apparaissent comme des folies, sinon comme des crimes, lorsqu'elles arrivent indûment aux oreilles de ceux qui ne sont ni faits pour elles ni prédestinés à les entendre "
(Friedrich Nietzsche)
La recherche d'un changement de l'ordre des choses prend souvent le chemin de la violence et de la lutte armée. En considérant l'ensemble des luttes dites (ou se disant) populaires ayant pratiqué ou pratiquant encore une forme ou une autre d'activité militaire, il est intéressant de confronter cette pratique à celle de la démocratie directe. Ces luttes naissant justement d'une carence de démocratie (dans tous les sens du terme) associée à un contexte donné, prennent et imposent leur droit légitime à la parole et affichent leur volonté de souveraineté.
Mais il y a loin de la théorie à la pratique et le but généreux est bien souvent malmené avant d'avoir été atteint ou alors, une fois atteint, il ne correspond plus aux espérances ayant présidé à sa naissance. La pratique même de l' " acte militaire " semble être aux antipodes de la démocratie. Pourtant l'Histoire nous montre une poignée d'expériences originales de " luttes militaires démocratiques " ou de " luttes démocratiques militaires ", comme on voudra. Enfin, dans un présent conformiste qui officiellement refuse la violence mais qui dans les faits n'est que violence, qu'en est-il du futur ?
Fausses routes et dérives
Une lutte armée peut prendre différentes formes (voir être multiforme) ce qui influence forcément sur son déroulement ultérieur ; il en est de même pour son caractère, c'est-à-dire ses caractéristiques propres.
Les penseurs militaires ont essayé de classer ces formes par famille afin d'en simplifier la lecture et l'analyse .
- Les guerres populaires " lourdes " telles que les ont pratiquées les Vietnamiens ou les Érythréens, qui reproduisent souvent une organisation militaire assez classique (divisions d'infanterie, bataillons d'artillerie ou de chars, unités de génie...). Ces guerres, organisées ainsi à leur stade final, peuvent se permettre des assauts frontaux du genre Dien Bien Phu où l'ensemble des troupes d'élite françaises furent encerclées et anéanties, ou encore tenir une ligne de front continue telle que le firent les combattants du FPLE contre les gouvernementaux éthiopiens. L'UNITA semble être le dernier représentant de ce type de conflit de nos jours, si l'on fait exception des situations particulières comme au Caucase ex-soviétique ou en Afghanistan.
- Les luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, ou locale, avec au minimum de larges zones contrôlées et organisées. C'est actuellement le cas des Tigres tamouls du LTTE ou des mouvements kurdes d'Irak.
- Les guérillas, parfois chroniques, implantées régionalement et isolées, sans moyen aucun de mettre en crise l'autorité établie. C'est désormais le cas des nombreuses guérillas de Birmanie comme celle des Kachins à l'extrême Nord du pays.
- Les actions de commandos, lancées d'une frontière voisine par des dirigeants en exil comme le font les Moudjahidin du Peuple depuis l'Irak vers l'Iran.
- Les luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme comme le fait l'ARB/FLB contre l'Etat français.
A la forme s'ajoute donc les caractères.
- Les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale ou impérialiste, un agresseur ou un occupant étranger tels le Front Polisario ou le Hezbollah libanais .
- Les luttes révolutionnaires en pays indépendant, fondées sur des revendications sociales comme les guérillas des FARC en Colombie ou de la NPA des Philippines.
- Les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux ou ethnico-religieux à caractère sécessionniste de façon proclamée ou potentielle, ou à revendications moins ambitieuses. Ce sont de loin les plus nombreuses actuellement : Ouïghours du Turkestan chinois, Basques, Noirs américains, Papous d'Irian Jaya ou de Nouvelle-Guinée...
Il est clair que de tels classements restent insuffisants, une même lutte armée changeant couramment de forme au cours de son existence. C'est encore plus flagrant pour les caractères, ainsi les Zapatistes du Mexique sont à la fois une lutte révolutionnaire et une lutte ethnique. Enfin où classer des mouvements nationalistes-révolutionnaires comme l'ASALA arménienne ou le FPLP palestinien ?
Qu'en est-il maintenant de la pratique concrète de ces luttes armées ?
Depuis la victoire bolchevique d'octobre 1917, le modèle marxiste-léniniste fut mythifié, magnifié et transposé de manière quasi exclusive à la lutte armée. Dans les faits les bolcheviques n'ont pas mené de lutte armée, Lénine s'y étant opposé dès 1905, et leur victoire n'est qu'un coup d'Etat réalisé par un petit nombre (une avant-garde) profitant d'un moment propice pour imposer leur parti. Car pour le marxiste-léniniste le parti est tout et supplante tout ; c'est ce modèle qui va être appliqué aux luttes armées ultérieures. Ainsi la direction du parti émet la ligne et nul n'est habilité à en dévier, le " centralisme démocratique " qui en régit le fonctionnement est un non-sens démocratique. Non remis en cause par la victoire, ce principe confisque le pouvoir du peuple au profit du parti. Sûr de lui car scientifiquement fondé, le modèle marxiste-léniniste allait pour longtemps imprégner sa marque sur l'essentiel des luttes armées.
La création du Komintern , et sous un autre contexte celle du Kominform plus tard, allait renforcer encore l'absence de démocratie des partis communistes du monde. Chaque cellule obéissant à sa direction locale, elle-même soumise à une direction nationale dépendante du PC d'URSS. Lors de la 2nde Guerre Mondiale, les PC européens ne bougèrent pas tant que les Soviétiques ne furent pas en guerre contre l'Allemagne ; ils n'entrèrent en guerre contre l'occupant que sur ordre. L'absence de débat démocratique leur fit fermer les yeux à la victoire sur le sens réel de leurs sacrifices : ceux de l'Est devinrent des satellites, ceux de l'Ouest ne firent pas la révolution et déposèrent leurs armes. Partout des militants sincères et plus lucides furent éliminés, à aucun moment le débat ne fut accepté (pas plus que par la suite à Berlin, Prague ou Budapest). Une exception notable reste la lutte des partisans yougoslaves où la tendance autogestionnaire de Tito permit la mise en place d'un système spécifique non aligné sur Moscou. Mais cette logique " participative " ne fut pas poussé plus avant et l'ensemble resta beaucoup trop centré sur la personnalité de Tito.
Pour certains l'irruption du maoïsme sur la scène insurrectionnelle parut être une ouverture. En effet Mao ouvre le prolétariat aux paysans, greffe le parti d'avant-garde sur la paysannerie et donne à la lutte politique une tournure franchement militaire. Mais le principe restait le même, patent et tenace ; le maoïsme voulut bientôt s'ériger en seul représentant du dogme marxiste-léniniste. Le sens critique (démocratique) des PC du monde se limita alors à un émiettement en chapelles pro-soviétiques ou pro-chinoises (cette dernière se divisant encore avec ses avatars albanais ). Ce résultat ne fit qu'accentuer les divisions sectaires déjà en place avec les innombrables mouvements trotskistes.
Tous ces alignements successifs se retrouvèrent bien sûr dans les luttes armées de l'après 1945. L'ensemble des Mouvements de Libération Nationale embrasse la rhétorique et les pratiques marxiste-léninistes. On recrute, on éduque les combattants, on les encadre de commissaires politiques. D'une manière générale la direction est tenue par des cadres supérieurs ou des intellectuels, les cadres moyens se retrouvent dans le travail de propagande et les combattants sont des paysans ou des ouvriers. Pour convaincre les masses le parti utilise la persuasion, l'endoctrinement, un usage sélectif de la terreur, l'intimidation. Le parti recrée en son sein même un nouvel État avec toutes ses tares, des " hiérarchies parallèles " non démocratiques ou alors une " démocratie " à sens unique pour les seuls intérêts du parti.
Toute lutte armée marxiste-léniniste est avant toute basée sur la lutte des classes, même si parfois cette dernière est artificielle (c'est le cas du PKK du Kurdistan de Turquie qui s'est voulu un " Parti des Travailleurs " dans une société qui n'en comportait pas au sens marxiste du terme). Or la lutte des classes est profondément antidémocratique par essence puisqu'elle divise et découpe le peuple en castes. Toute remise en cause de ce principe, c'est-à-dire l'intrusion du débat démocratique dans le parti et dans sa pratique de la lutte armée, entraîna l'éviction des déviants. Ainsi en 1966 le PC du Venezuela coupe les vivres et la logistique de ses combattants sur le terrain qui avaient eu la coupable intention d'ouvrir leurs rangs à toute la société. Ces derniers, qui composaient les FALN , présentèrent leur position ainsi : " Les FALN sont donc le produit de l'ensemble du mouvement de résistance que mène le peuple dans les villes, sur les collines, dans la montagne, dans la plaine et dans les casernes [...]. En conséquence, les FALN ne sont le patrimoine d'aucun parti politique, d'aucune secte, d'aucune classe sociale [...]. Ce mouvement ne correspond pas aux moules étroits d'une doctrine déterminée, mais aux moules amples de la doctrine libératrice du Venezuela " .
Le guévarisme, qui apparut un temps comme une alternative possible au pouvoir du parti, fut lui aussi une victime emblématique de l'absence de pratique démocratique au sein de la lutte armée. L'idée essentielle du Che est de remettre l'homme au centre de l'idéal révolutionnaire, il dira que " c'est l'homme qui est l'acteur conscient de son histoire ". Sa conception humaine, voir humaniste, de la révolution amènera le Che à promouvoir son idée phare à savoir que l' " on ne doit pas attendre que soient réunies toutes les conditions pour commencer la révolution ; le foyer insurrectionnel [" foco "] peut contribuer à les faire surgir ". Cette révolution devant se faire par l'action violente où la guérilla sert de catalyseur pour le peuple. Guevara évacue alors le dilemme guerre de guérillas ou lutte des masses. " La guerre de guérillas est une guerre du peuple, c'est-à-dire une lutte des masses. Prétendre faire la guerre de guérillas sans l'appui de la population c'est aller vers un désastre inévitable. La guérilla est l'avant-garde combattante du peuple [...] appuyée sur la lutte des masses des paysans et, des ouvriers de la zone ou de tout le territoire où elle se trouve. Sans ces conditions on ne peut admettre la guerre de guérillas ". Pour Guevara, c'est autant la guérilla qui se fait peuple que le peuple qui devient guérilla. " Il se produit alors [...] une véritable interaction entre [les] dirigeants qui enseignent au peuple, par les faits, l'importance fondamentale de la lutte armée, et le peuple lui-même qui grandit dans la lutte et montre à son tour aux dirigeants les nécessités pratiques. De cette interaction entre le guérillero et son peuple surgit ainsi une radicalisation progressive, qui accentue peu à peu les caractéristiques révolutionnaires du mouvement et lui donne une dimension nationale ". Il y a une quête chez Guevara qui passe par une phase de formation, d'éducation de l'esprit par la recherche de la connaissance : " La société dans son ensemble doit devenir une gigantesque école ". L'aspect de recherche est important car une partie (et la plus capitale) se fait de manière personnelle à travers la participation effective et concrète à la réalisation de la révolution.
Mais le Che va plus loin et double son approche de la révolution d'un internationalisme armé : argentin il combattit à Cuba, au Congo-Zaïre et se fit tuer en Bolivie. Il définit le véritable internationaliste comme celui qui est capable " de ressentir de l'angoisse quand on assassine un homme quelque part dans le monde et d'être exalté quand se lève quelque part un nouveau drapeau de la liberté ", celui qui ressent " comme un affront personnel toute agression, tout affront à la dignité et au bonheur de l'homme, n'importe où dans le monde ". Le Che ne propose pas une simple solidarité de mots, mais une action concrète, pratique et physique. Malheureusement l'ensemble de la pensée du Che pêche par trop d'optimisme en l'homme justement. Il ne prend en compte qu'une infime partie d'entre eux, ceux qui ont déjà conscience du combat à mener. La systématisation du " foco " et ses implantations multiples ont prouvé dans le sang l'échec de la " méthode ". Ainsi en Bolivie, au bout de quelques mois,le Che se retrouva à la tête d'une mince colonne de combattants survivants où les Boliviens ne sont même pas majoritaires. Isolé dans une région hostile, incompris par les Indiens et les paysans, poursuivi par une armée pratiquant une forme moderne de contre-insurrection, trahi par le PC bolivien (et par Cuba?), le Che paya de sa vie sa croyance qu'un simple noyau guérillero pouvait garantir " la sécurité et la permanence du commandement révolutionnaire ". L'alternative espérée n'avait pas eu lieu.
On a put un temps prétendre que la carence démocratique au sein de la lutte armée pouvait se comprendre tant que durait celle-ci ; mais elle perdura pour les mouvements qui finirent par remporter la victoire. Cette carence initiale préfigurait donc le déroulement ultérieur de la révolution. Ayant parfois légitimé (et lié) l'absence de démocratie aux conditions mêmes de la lutte armée, les révolutionnaires victorieux la légitimèrent à nouveau par d'hypothétiques étapes et phases transitoires. Tous ont sombré dans le totalitarisme et la dictature. Cuba, malgré toute la fougue romantique de sa lutte, devint une autocratie puis une gérontocratie. La péninsule indochinoise, fer de lance à une époque du combat anti-impérialiste, opprima son peuple et ses minorités. Les Sandinistes du Nicaragua, qui ouvrirent pourtant leur front de lutte à beaucoup de secteurs de la société et même du monde (prêtres, petite et moyenne bourgeoisie, volontaires internationaux...), ne surent gérer leur victoire, militarisèrent le pays et s'attaquèrent à des minorités (Misquitos, Sumus et Ramas).
Souvent, à la victoire, les combattants forment l'ossature du nouveau pouvoir et conservent leurs réflexes et leurs modes d'organisation ce qui entraîne une militarisation négative de la société. En même temps, une partie d'entre eux se retrouvent démobilisés, écartés et dépossédés du fruit de leurs sacrifices. A aucun moment le contrôle démocratique du pouvoir n'est assuré directement par le peuple souverain.
Ces constatations rapprochent déjà d'une forme de dénaturation de la lutte armée. De même, lorsqu'une lutte armée s'éternise dans le temps, végète ou se radicalise dans une folle spirale de violence, les chercheurs ont pris l'habitude de la considérer comme une " guérilla dégénérée " si elle conserve un minimum d'impact populaire, ou de " dérive brigadiste " si elle ne reste le fait que d'un petit nombre.
Dans le premier cas, la lutte armée se laisse déborder par des intérêts autres que ceux ayant motivés au début son déclenchement. Avec le temps, " guérillero " devient un métier à part entière et la lutte à tendance à se criminaliser. Il n'est souvent même plus ici question de ligne directrice ou de parti, le mouvement se limitant à de vagues revendications. Tout débat démocratique est éludé au profit de l'intérêt personnel d'un petit nombre dans un but strictement économique. C'est désormais le cas de la guérilla shane de Birmanie, reconvertie en accord plus ou moins tacite avec le gouvernement dans le trafic de drogue. Parfois cette criminalisation n'est qu'externe. Ce fut ainsi que les Hmongs du Laos poursuivirent des dizaines d'années une difficile guérilla dans les montagnes alors que leur direction détournait les aides depuis l'étranger. La carence démocratique de tels mouvements ne permettait plus alors de remettre en cause une direction qui détenait entre ses mains le pouvoir et surtout l'ensemble des relais nécessaires.
La " dérive brigadiste " quant à elle, est souvent le fait de groupes menant une lutte armée de plus en plus coupée du réel, du " peuple ". Isolés, vivant clandestinement, les combattants voient d'une manière spécifique le monde qui les entoure, interprètent différemment les événements et ne sont plus en adéquation avec le temps réel. Enfermés dans une logique qui leur est propre et souvent engoncés dans un corpus idéologique rigide, ils adoptent une forme de lutte de plus en plus radicale et violente ; le terreau propice qui les a fait naître s'épuisant rapidement. Des mouvements comme l'Armée Rouge Japonaise ou la fraction Agopian de l'ASALA restent parmi les plus marquantes de ces dérives. Une pratique interne de la démocratie leur aurait certainement évité cette dérive, mais l'identité même de tels mouvements en empêchait l'existence.
Contradictions de l'appareil militaire
Une opération militaire donnée peut être menée par différentes formes d'organisation militaire : une unité classique (par exemple une compagnie composée de sections, groupes et équipes), ou une unité de guérilla (par exemple une colonne de type guévariste avec ses groupes d'avant et d'arrière- garde et son groupe principal), ou un commando (quelques combattants, voir un seul). Quelques soient ces formes, il est admis que tout combattant, quel que soit son grade, sa fonction ou sa mission, a des devoirs permanents au combat : obéir en exécutant à la lettre les ordres reçus, remplir sa mission et rester à son poste. Toutes choses où la démocratie participative semble absente. En fait, si ces devoirs sont essentiels à toute espérance de succès militaire, leur conception peut varier grandement. Le combattant obéit-il volontairement aux ordres reçus ou sous une forme ou une autre de contrainte ? A-t-il participé au choix et à l'élaboration de sa mission ou reçoit-il cette mission de quelqu'un d'extérieur ? Reste-t-il à son poste en conscience et connaissance de cause ou sans réellement savoir pourquoi il se trouve là ? Les réponses au problème (contradictoire) de la pratique démocratique de l'action armée se trouvent dans ces questions mêmes. L'exécution démocratique est possible lorsque le combattant s'est posé et a répondu (lui-même...) à celles-ci. Ce qui lui impose de contourner l'épineuse question hiérarchique et la contradiction apparente du problème.
Ce n'est en réalité pas là que réside le principal obstacle mais en amont, car le combattant révolutionnaire possède une double facette : militaire et politique. Si au-dessus de lui, au niveau politique, la pratique démocratique est inexistante alors cela annule sa pratique démocratique militaire à la base. Cette dimension échappe au soldat d'une armée d'Etat qui s'en tient à une fonction strictement militaire. En 1940, le capitaine des Marines Samuel Griffith qui traduisit les écrits militaires de Mao, fut l'un des premiers occidentaux à faire la différence entre le guérillero et le soldat régulier. " Aux USA, nous prenons grand soin de maintenir les soldats en dehors de la politique, et plus encore de maintenir les politiciens éloignés des soldats. Les guérillas font exactement le contraire. Elles prennent de grandes précautions pour s'assurer que leurs soldats sont politiquement éduqués et parfaitement conscients de ce qui est en jeu. [...] Une guerre révolutionnaire n'est jamais confinée dans les limites de l'action militaire ". Il tient également à différencier le " partisan " du " guérillero " : " La différence fondamentale entre la résistance patriotique de guérillas et les mouvements révolutionnaires de guérillas réside dans le fait que [...] la résistance se caractérise par sa qualité de spontanéité : elle commence d'abord et s'organise ensuite. Un mouvement révolutionnaire s'organise d'abord et commence après " .
Sur un plan plus large, la forme que prend la lutte armée a aussi son importance et vient compliquer le schéma. Une guérilla massive agira à partir de bases situées dans une région normalement inoccupée par l'ennemi. Elle a tendance à recréer dans ces bases toutes les tares anti-démocratiques de l'armée régulière qu'elle combat. Les combattants sont encasernés, il existe une hiérarchie forte (officiers supérieurs et subalternes, sous-officiers) et une sévère discipline ; là-dessus se greffe parfois la présence de commissaires politiques... Mais d'un autre côté, le fait de vivre dans une zone libérée peut permettre aux combattants de rester en contact avec le peuple, ou du moins une partie de celui-ci, ce qui est positif. Malheureusement une telle guérilla aura tendance à reproduire son mode d'organisation rigide sur la société civile, en la militarisant et en l'administrant, ce qui l'est nettement moins. Les masses sont organisées par le haut sous l'égide de l'organisation guérilléra et non par le bas.
Si l'on prend maintenant l'exemple d'une guérilla diluée et itinérante, celle-ci est menée par des équipes légères (pour le Che une colonne doit comprendre entre 20 et 40 combattants, au maximum 80) qui vivent de manière clandestine dans des zones occupées par l'ennemi. Dans ce cas, la démocratie interne du groupe est souvent plus forte mais son action militaire repose plus sur son aptitude à survivre dans un milieu hostile et en définitive se caractérise par l'isolement plus ou moins relatif de ses éléments. La colonne aura tendance à former une sorte de communauté guerrière et fermée sur elle-même, difficile alors d'exprimer un dialogue démocratique vers l'extérieur.
En résumé, la contradiction apparente entre lutte armée et pratique démocratique se pose autant de manière interne (au sein de la pratique militaire même), que de manière externe (dans l'expression et la signification de l'action armée et son extension au " monde civil ").
Tout mouvement de lutte armée essaie d'éviter au maximum de donner à l'adversaire des renseignements susceptibles de mettre en péril son existence. Ainsi au début de la lutte, il peut apparaître vital pour l'organisation de garder secrète sa propre existence (secret préalable) en prenant le risque de se " sectariser ". Par la suite, et toujours dans la même logique, la guérilla peut adopter un mode de fonctionnement compartimenté. Chaque groupe ou secteur, chaque militant se retrouve être un compartiment indépendant relié aux autres par de savantes liaisons, limitant pour chacun sa connaissance de l'ensemble. Il est clair que dans ce cas la pratique démocratique (difficile à mettre en œuvre) est sacrifiée au profit de l'efficacité. Souvent présentée comme transitoire, cette forme d'organisation à tendance à perdurer ou du moins à marquer durablement de son empreinte les phases ultérieures d'extension de la lutte.
Le recrutement même volontaire, est également sujet à discussion. En effet il faut tenir compte du fait que tous les sympathisants ne pourront devenir des combattants ou des militants politiques actifs, d'où une forme particulière d'exclusion.
Il est reconnu que tout appareil armé doit faire partie d'un appareil politique à un niveau déterminé de sa lutte où que si ce dernier n'existe pas, il doit contribuer à sa création. Cet aspect est souvent nécessaire pour ouvrir la structure et garder une liaison avec l'extérieur. Mais il est difficile de le réaliser pour une organisation clandestine contrainte pour sa sécurité de se fermer sur elle-même et de réduire au minimum sa surface de contact avec le monde légal. De plus, si l'appareil politique est trop prépondérant ou trop différent de l'action armée, il risque de provoquer l'apparition d'un double pouvoir : l'un (politico-) civil et l'autre (politico-) militaire. Dans ce cas le contrôle démocratique de l'un sur l'autre n'est plus possible.
Des organisations mettent parfois en avant un double mode de fonctionnement : l'un vertical pour le commandement militaire et l'autre horizontal pour les discussions politiques. L'apparence est séduisante mais en définitive ce système n'est guère démocratique car la moindre remarque débattue horizontalement devra, pour être prise en considération, reprendre le cheminement vertical de l'organisation militaire. La tendance centralisatrice inhérente à cette dernière étouffera alors le débat de la base. De plus un tel fonctionnement aura un raisonnement stratégique là encore trop centralisé, ce qui ne laisse qu'une autonomie tactique réduite à la base.
Pour les guérillas marxistes, il est (était...) courant de déclarer que leur meilleure arme tant politique que militaire, était leur théorie. Dans de telles organisations rigides, si le seul lien est la théorie alors une divergence d'opinions suffit à diviser l'ensemble.
Enfin, l'une des principales contradictions réside dans l'image souvent charismatique et omniprésente des chefs. Cela peut s'expliquer par le caractère souvent exceptionnel de ceux-ci. " Dans une armée de métier, les chefs sont recrutés dans les écoles militaires selon un ordre hiérarchique de commandement. Dans l'organisation de guérilla, les chefs se révèlent pendant la lutte révolutionnaire elle-même, et les critères d'élection sont la compétence, le sens de la responsabilité, la combativité, l'esprit d'initiative, les capacités d'analyse et les actes plutôt que les discours " (Abraham Guillen, théoricien des Tupamaros, mouvement de guérilla urbaine des années 60/70 en Uruguay). Une sorte de sélection naturelle en quelque sorte. Certes le chef a souvent un rôle fédérateur et entraînant mais la tentation est souvent grande pour lui de finir par se substituer à l'organisation elle-même, diluant ainsi le débat démocratique. Dans un tel cas, la concentration des pouvoirs devient flagrante lorsque le chef est tué ou capturé : la lutte s'effondre.
Enfin, au niveau des contradictions, il convient de mentionner les mouvements de lutte armée échappant au rationalisme occidental contemporain et aux modes de pensée classiques. On peut ainsi citer le cas extrême de l'Armée de Résistance du Seigneur (LRA) qui combat depuis les années 80 en Ouganda pour officiellement instaurer dans le pays le règne de Dieu. C'est un peu la même logique, mais de manière nettement plus intelligible, qui anime le mouvement Hezbollah au Liban. Une bonne définition du " parti de Dieu " fut donnée par le journal iranien Kayhan en 1986 : " Le Hezbollah du Liban a émergé comme une force de progrès, inaccessible à la confusion politique régnant dans ce pays, force poussée par l'ambiance constructive résultant de la révolution islamique en Iran. Cette tendance islamique a attiré et structuré avec succès les masses islamiques opprimées de ce pays, en particulier les jeunes et ceux qu'attire la doctrine islamique. Cette tendance s'est affirmée comme une force politique importante et influente dont on ne peut refuser plus longtemps la réalité. Le refus du Hezbollah de se mêler aux malsaines affaires politiques libanaises a accru sa crédibilité et l'a conduit à devenir une puissance dans la vallée de la Bekaa, dans les faubourgs sud de Beyrouth, et aussi au Sud-Liban, où il prolonge son action par une résistance islamique au régime sioniste ". Et le quotidien israélien Haaretz d'ajouter : " Hezbollah est une entité très différente de ce que nous avons, jusqu'à présent, connu dans nos guerres. Comprenons tout d'abord que nous n'avons pas affaire à des terroristes, mais à des combattants mus par une foi religieuse profonde, et qui nous considèrent comme des hérétiques et des envahisseurs. Portés par cette foi, les combattants ont un moral élevé et se portent aisément volontaires pour des missions de sacrifice ".
Exemples et applications concrètes
La Commune de Paris
Ses armées défaites et Paris encerclée par les Prussiens, la France signe un armistice et la capitulation de la ville en janvier 1871. Mais le peuple de Paris ne s'avoue pas vaincu pour autant et malgré la conclusion d'accords de paix entérinant la défaite française, la ville constitue un comité central de sa Garde nationale, toujours en armes, à la mi-mars. Dans la foulée, l'Assemblée nationale garante du pouvoir légal envoie l'armée rétablir l'ordre et désarmer la Garde nationale. Mais le peuple s'y oppose, fraternise avec la Garde et fusille des généraux. Le comité central s'installe à l'Hôtel de Ville où l'on y proclame la naissance de la Commune. Les Communeux vont dès lors s'évertuer de mettre en place un pouvoir populaire civil et, du fait du contexte, militaire. Pour une grande partie d'entre eux, leur esprit libertaire les rend allergiques aux notions d'Etat, d'autorité, de centralisation et d'organisation des pouvoirs publics. Une démocratie directe se met en place, bien que la création de la Commune résulte d'une élection donc d'une forme de régime représentatif. Mais cette élection se fit à l'initiative du peuple lui-même. Les élus se retrouvent ainsi encadrés et leur pouvoir subordonné à la souveraineté populaire : mandat impératif, révocabilité des élus, élection de tous les fonctionnaires et de tous les chefs de la Garde nationale, contrôle permanent des instances communales par l'opinion. La Commune va prendre la forme, au cours de sa brève existence, d'un véritable laboratoire d'idées.
L'une des premières décisions adoptées est la proclamation de l'abolition des armées permanentes et de la conscription. Plus symboliquement, la colonne Vendôme, " monument de barbarie et de fausse gloire dédiée au militarisme ", est condamnée à la démolition et abattue. Tout va tourner autour de cette contradiction : un antimilitarisme farouche (ce qui ne veut pas dire pacifisme...) et une situation de guerre.
Les Jacobins prônent l'union sacrée, ou plutôt la " centralisation sacrée ", autour de la Commune : " Que tous les comités se fondent en elle. Que, se déclarant en permanence, la Commune centralise toute l'action... " Cela va bien sûr à l'encontre des structures et de la mentalité de la Garde nationale basées sur les principes de la démocratie directe et attachée à l'autonomie de tous ses organes, depuis les bataillons, les légions et les comités d'arrondissement jusqu'au Comité central dont les membres se posent en défenseurs des intérêts populaires contre la dérive " dictatoriale " de la Commune. En fait le Comité central de la Garde fait office d'aiguillon car il n'a pas reçu mandat de " gouvernement " (même si ce mot est banni du vocabulaire communeux). En réalité le pouvoir populaire se partagera dans l'urgence entre les deux, sans mettre en place un véritable pouvoir exécutif ce que beaucoup redoutaient.
Militairement, la Commune propose mais ne dispose pas forcément du fait de la séparation fonctionnelle des pouvoirs entre commission militaire, Comité central de la Garde, délégué à la Guerre et comités locaux. De plus le pouvoir militaire dépend étroitement du pouvoir civil des arrondissements (très autonomes) et des diverses commissions comme celles des Finances (pour les soldes), des Subsistances (pour l'approvisionnement en nourriture) ou de la Sûreté générale (pour le renseignement).
La situation n'est guère favorable à l'expérimentation, surtout en matière militaire, de pratiques de souveraineté populaire qui éclatent la structure opérationnelle de commandement. Dès le 6 avril, la Commune avait reconnu " que, dans la crise présente, l'unité de commandement militaire est une nécessité de salut public " et qu'elle est " tous les jours compromise ". Pour résoudre la question, un Comité de Salut Public (présenté comme transitoire et temporaire) est créé, non sans réticences, le 1er mai. C'est une sorte de Commission exécutive que les Communeux s'imposent pour parer dans l'urgence aux contraintes politiques et militaires en vue de coordonner toutes les forces. Une minorité apparaît alors, opposée au CSP. Cette minorité a, selon ses propres termes, " abandonné les délibérations pour l'action, elle revient se mettre en communion d'idées avec le public, se placer au milieu des administrés et des combattants. Elle se propose aussi de vivre dans la mairie, dans la rue, aux remparts, de veiller aux services publics, aux soins et aux travaux de la défense. Cela vaudra mieux que de siéger à l'Hôtel de Ville. Elle va prouver ce que vaut la décentralisation, la collaboration du public, le rapport constant de l'électeur et de l'élu, le contrôle incessant du mandant sur le mandataire, la puissance et la réalité de l'idée communale " (Pierre Denis dans le " Cri du Peuple ").
Face à la fronde, le CSP se défend et plusieurs des élus qui lui sont favorables portent le débat devant le peuple dans leur arrondissement. L'un d'eux déclare : " La souveraineté du peuple est inaliénable, mais nous sommes dans une époque de lutte, et quand la Commune a institué le CSP, c'était pour que sa volonté atteignît plus facilement le but ". Faisant preuve de réalisme, le CSP reconnaît que la minorité a fait preuve d'honnêteté vis-à-vis d'elle-même en faisant sécession, et il l'invite à réoccuper ses sièges à l'Hôtel de Ville. C'est ce qu'elle fait alors que les Versaillais entre dans Paris.
En matière militaire le principe général réside dans l'armement du peuple, c'est-à-dire sur la spontanéité des masses et l'engagement volontaire des individus, pour tous c'est la première condition pour que le peuple puisse affirmer sa souveraineté ; un peuple en arme est un peuple libre de fait. La plupart des volontaires combat dans les bataillons et les légions de la Garde nationale, mais aussi dans une multitude de corps-francs regroupés par quartier, arrondissement ou affinité autour d'un chef qu'ils se sont donnés. Comme toujours, les plus couards laissent aux plus courageux le soin de combattre. La Commune ne souhaitant pas remettre en cause la liberté individuelle de chacun, elle ne prendra à leur encontre que des mesures symboliques (privation des droits civiques, désarmement lors d'humiliations publiques ...) et n'appliquera pas les sentences d'une cour martiale sensée juger les " cas exceptionnels qui exigent une réparation immédiate ".
C'est sous l'égide de Cluseret et de Rossel, délégués à la Guerre, qu'un minimum d'organisation militaire se met en place tout en respectant le plus possible la structure fédérale de contrôle (et non de gouvernement) de l'action. Paris est découpée en trois secteurs de défense sous la responsabilité, fait notable, de trois étrangers (deux Polonais vétérans de l'insurrection de 1863, et un Italien garibaldien). Les services sont réorganisés. Mise en place d'une justice militaire minimale. Création d'unités spécialisées : génie, bataillon exclusivement chargé de construire des barricades intra-muros, délégation scientifique chargée d'inventer de nouvelles techniques d'armement et de combat de rues, rationalisation de l'usage des canons, souvent employés comme symbole de la puissance populaire dans les quartiers...
En théorie les municipalités d'arrondissement, détentrices du pouvoir communal par délégation, se chargent du recrutement et de l'armement des volontaires ; les conseils de légion recherchent les réfractaires afin de récupérer leurs armes ; le Comité central fait office d'intermédiaire entre le département de la Guerre et les diverses fractions de la Garde nationale ; les chefs de légion sont responsables du commandement des bataillons de leur arrondissement et de l'exécution des ordres militaires de la place ou du délégué à la Guerre.
Rossel tentera également la création d'un corps de bataille composé de bataillons de marche (c'est-à-dire non affiliés à un arrondissement) pouvant être employé dans différents secteurs au besoin, le délégué à la Guerre assurant le commandement des opérations et le Comité central assurant l'administration et la logistique. Mais le temps manque.
Lorsque 100 000 Versaillais finissent par forcer les défenses et pénètrent dans Paris, les Communeux les plus résolus leur opposent une résistance farouche. La dernière délibération de la Commune, faite par une poignée de survivants, a lieu le 26 mai et est révélatrice de l'esprit qui les anime. Sur proposition de Constant Martin, secrétaire de la Délégation des 20 arrondissements, ils souhaitent laisser " aux générations futures qui reprendront le combat politique aujourd'hui perdu, le souvenir d'un sacrifice total et exemplaire à la cause de la révolution ". La proposition est adoptée à l'unanimité, moins une voix favorable à la négociation. La Commune ne se rendrait pas mais allait mourir en combattant les armes à la main.
L'esprit des Communeux fut également magnifiquement rendu par Eugène Pottier qui composa à la défaite la désormais très connue " Internationale ", incompréhensiblement reprise depuis par le très autoritaire mouvement communiste d'obédience marxiste.
La Makhnovchtchina
A la faveur de la révolution russe, une insurrection paysanne se développe en Ukraine. D'inspiration anarchiste, elle sera conduite par Nestor Makhno et mettra en place une organisation autogérée de la société. Révolutionnaires radicaux, les insurgés eurent à combattre les Blancs contre-révolutionnaires, les réactionnaires ukrainiens, les forces austro-allemandes et les bolcheviques de l'Armée rouge.
Tout commença dans le village d'origine de Makhno, Goulaï-Polè. Sensibilisé aux idées anarchistes par un long séjour en prison pour " action directe ", Makhno y fonde au printemps 1917 une Union des paysans afin d'assurer " un retour de toutes les terres, fabriques et usines à la communauté ". Il précise : " Nous n'étions tous que des paysans et des ouvriers, sans véritable instruction. Par ailleurs, l'école anarchiste n'existait pas. Le peu que nous savions, nous l'avions puisé au cours des années, dans la lecture des œuvres de Kropotkine et de Bakounine ou dans des discussions interminables avec les paysans auxquels nous faisions part de tout ce que nous avions vu et compris ".
En avance sur la révolution, les villageois (depuis, organisés en soviets) décident dès l'été de passer aux actes et ils se groupent en communes agraires libres. La base de la Makhnovchtchina trouva ses fondements dans le vieux fond libertaire cosaque, très présent en Ukraine, et dans l'organisation traditionnelle de la société rurale (" hromada " en ukrainien, connut sous le nom de " mir " en Occident) présente depuis la fin du 17ème siècle. Deux atouts maîtres : les villageois n'ayant ainsi ni conscience nationale (au sens réactionnaire) ni conscience de classe et donc une unité scellée par la structure sociale du village.
Rapidement la ville (et les bolcheviques qui en viennent) apparaît comme " la capitale d'une révolution de papier, une vaste usine produisant des résolutions et des slogans vides de sens, tandis qu'un seul parti politique s'élève par la force et la fraude dans la position d'une classe dirigeante ". Face à l'adversité qui les entoure, les insurgés s'arment et décident de défendre leurs acquis par la lutte armée sans renoncer pour autant à leur pratique de la liberté et de la souveraineté populaire.
De novembre 1918 à juin 1919, la zone tenue par les makhnovistes et où vivent plus de deux millions de personne, fait figure de havre de paix dans le chaos ukrainien. Des congrès réguliers de délégués élus construisent un organe exécutif permanent mais révocable à tout instant. Les premières résolutions portent essentiellement sur la création d'une force militaire apte à protéger leur révolution. La " mobilisation volontaire et égalitaire " est instaurée sous l'égide d'un soviet militaire révolutionnaire, devenant en fait le véritable organe exécutif du mouvement, agissant en accord avec les congrès régionaux et les soviets libres élus. A son apogée, l'armée anarchiste comptera 30 000 combattants et plus de 70 000 miliciens organisés selon trois principes : le volontariat, l'élection de tous les postes de commandement, l'autodiscipline (ou libre discipline).
Cette notion d'autodiscipline est essentielle lors des opérations militaires. Archinov, compagnon de Makhno, écrivit à son sujet : " L'autodiscipline signifiait que toutes les règles de la discipline de l'armée étaient élaborées par des commissions des insurgés, puis validées par les réunions générales des parties de l'armée, et étaient rigoureusement observées sous la responsabilité de chaque insurgé et de chaque commandant ". En effet autodiscipline et responsabilité de chacun sont indissociables, ce que résume Pierre Besnard, un des théoriciens de l'anarcho-syndicalisme : " La responsabilité individuelle est la forme originelle de la responsabilité ; elle découle de la conscience. La responsabilité collective en est la forme sociale et finale. Elle élargit la responsabilité de l'individu à la collectivité : en l'étendant ainsi selon le principe de la solidarité naturelle qui est, en même temps, une loi physique s'appliquant aussi bien aux composants sociaux qu'aux autres parties d'un corps quelconque : animé ou inanimé, elle rend chaque individu responsable de ses actes devant la collectivité toute entière. Et par réciprocité, par voie de contrôle, elle rend la collectivité responsable devant tous les individus. Comme le fédéralisme lui-même, dont elle est d'ailleurs l'un des principaux éléments, la responsabilité collective s'exerce dans deux sens : ascendant et descendant. Elle fait obligation à l'individu de répondre de ses actes devant le nombre et, à ce dernier, de répondre des siens devant l'individu. La responsabilité collective consacre et précise la responsabilité individuelle ".
La pratique libertaire de la lutte armée à grande échelle sera affinée après la guerre par Makhno et Archinov alors en exil. Ils développèrent leurs positions dans ce que l'on a appelé la " Plate-forme organisationnelle " au chapitre de " La défense de la révolution " dont voici quelques extraits significatifs.
" Afin de conserver les conquêtes de la révolution, [nous] devrons créer des organes de défenses de la révolution, afin d'opposer à l'offensive de la réaction une force combattante, correspondant à la hauteur de la tâche. Les premiers jours de la révolution, cette force combattante sera formée par tous les ouvriers et paysans armés. Mais cette force armée spontanée ne sera valable que les premiers jours, lorsque la guerre civile n'aura pas encore atteint son point culminant et que les deux parties en lutte n'auront pas encore créé des organisations militaires régulièrement constituées. [...] La nature et les principes fondamentaux de ces formations [révolutionnaires] doivent être déterminés à l'avance. En niant les méthodes étatistes et autoritaires de gouvernement des masses, nous nions par cela même le moyen étatiste d'organiser la force militaire des travailleurs, autrement dit le principe d'une armée étatiste fondée sur le service militaire obligatoire. C'est le principe du volontariat, en accord avec les positions fondamentales du communisme libertaire, qui doit être mis à la base des formations militaires des travailleurs. [...] L'action et la tactique des partisans devront être orientées, dans la période de leur développement complet, par une stratégie révolutionnaire commune. Semblable à toute guerre, la guerre civile ne pourrait être menée avec succès par les travailleurs qu'en appliquant les deux principes fondamentaux de toute action militaire : l'unité du plan d'opérations et l'unité de commandement commun. [...] De cette façon, vu les nécessités de la stratégie militaire, et aussi de la stratégie de la contre-révolution, les forces armées de la révolution devront se fondre inévitablement en une armée révolutionnaire générale ayant un commandement commun et un plan commun d'opérations ".
Cette armée est en outre complètement subordonnée " aux masses ouvrières et paysannes, en la personne des organismes ouvriers et paysans communs pour tout le pays, placés par les masses aux postes dirigeants de la vie économique et sociale " ; ces mêmes masses composant les effectifs de l'armée, elles en assurent de ce fait la direction tant politique que militaire.
La guerre d'Espagne
Lors de la guerre d'Espagne, les forces anti-franquistes étaient divisées en plusieurs mouvances : socialistes, communistes staliniens (aux ordres de Moscou), trotskistes et anarchistes. Ces derniers étaient représentés par la CNT/FAI , et parmi ceux-ci certains adoptèrent une forme d'organisation originale. Ils la durent pour partie à Buenaventura Durruti et Franscisco Ascaso (tués au front dès 1936) qui avaient longuement discuté de ces questions avec Makhno en 1927 à Paris. Au déclenchement de la guerre civile, Durruti et Ascaso insistèrent pour armer le peuple afin d'en garantir la souveraineté ce qui allait à l'encontre de la tendance fortement centralisatrice du gouvernement du Front populaire, mais aussi de la direction de la CNT/FAI. Néanmoins ils créèrent des colonnes armées autonomes.
Karl Einstein, combattant de la colonne Durruti raconte : " La colonne est disciplinée par son idéal et non par la marche au pas de l'oie [...]. Chacun se sent responsable de la réussite de la révolution sociale, qui est au centre de notre lutte, et qui la déterminera à l'avenir comme dans le passé. Je ne crois pas que les généraux ou le salut militaire nous inculqueraient une attitude plus conforme aux nécessités actuelles. Nous n'obéissons à aucun général, nous poursuivons la réalisation d'un idéal social ".
Une proclamation de novembre 1936 faîte à Madrid déclarait : " Nous savons que le soldat de la révolution ne luttera pas d'une manière efficace si on le convertit en une mécanique sans âme sous la rigide discipline d'un code qui ne parle point de droit ni de devoir mais d'obéissance et de châtiment. Les vieilles formules sont ici inacceptables, parce qu'elles ne furent pas dictées par un peuple qui se défend. Elles étaient destinées à l'asservissement du peuple. La discipline révolutionnaire est née sur la base du devoir conscient et non de la contrainte. Le plus sévère châtiment que peut mériter un camarade qui refuse d'accomplir sa tâche dans la société révolutionnaire, sur le terrain militaire ou économique, c'est de subir le mépris, l'isolement, et finalement son élimination d'une société où les parasites n'ont point de place ".
Pour Durruti lui-même, " la discipline n'a d'autre signification que le concept que l'on a de la responsabilité. [Il est] ennemi de la discipline de caserne, celle qui conduit à la brutalité, à l'horreur et à l'action mécanique ".
D'une manière générale, les combattants des colonnes anarchistes revendiquaient et pratiquaient un " code militaire " qui leur était propre et rassemblait ces impératifs : regroupement par affinité / suppression du salut / solde égale pour tous / liberté de presse (journaux du front) / liberté de parole / conseils d'unité composés de délégués élus / conseil général composé des délégués des conseils d'unité.
En fait les anarchistes s'insurgent contre la militarisation croissante de la société (différente de son armement, qu'ils pratiquent), et donc contre la centralisation stalinienne du pouvoir tant militaire que politique. Pour eux c'est reproduire le schéma même du militarisme franquiste qu'ils sont tous sensés combattre. La recherche de l'efficacité, argument avancé par les staliniens, se fera par l'augmentation de la technicité des combattants (entraînement, meilleur armement, ...) et en leur transformation en une armée classique. De plus ils récusent toute séparation du politique et du militaire dans la conception et la pratique mêmes de l'action armée. Tout combattant est un " milicien " et non un " soldat ", c'est-à-dire qu'il est un civil armé. Ils essaient également de lutter contre " l'intellectualisation " de la guerre, chez les anarchistes il n'y a pas de chefs professionnels mais des entraîneurs d'hommes ayant payé et payant chaque jour de leur personne ; pas de spécialisation bureaucratique, mais des militants complets, révolutionnaires de la tête aux pieds.
Cet aspect rejoint l'éternel débat entre commandement unique ou coordination. Les marxistes prônent un commandement unique composé de représentants de chaque centrale d'organisation (prétexte à leur mainmise sur l'ensemble des structures combattantes), alors que les anarchistes souhaitent la création d'un comité d'opérations, composé de délégués issus des colonnes armées elles-mêmes (donc de la base combattante). En partant de l'individu, ils forment des groupes de dix combattants (dizaines) qui s'arrangent entre eux pour les petites opérations. La réunion de dix groupes forme une centurie, qui élit un délégué pour la représenter. Trente centuries forment une colonne dirigée par un comité de guerre dans lesquels les délégués des centuries ont voix au chapitre. La coordination des fronts " sera réalisée par les comités constitués par deux délégués civils, un délégué militaire comme assesseur, outre la délégation du comité exécutif populaire. Ainsi, bien que chaque colonne conserve sa liberté d'action, il y a coordination des forces, ce qui n'est pas la même chose que l'unité de commandement. [...] Les pratiques des partis politiques qui veulent créer l'unité de commandement pour le donner à leurs Armées rouges, pour créer une dictature aussi fatale que la précédente, mettent la révolution en péril " (Déclaration de la Colonne de Fer, novembre 1936, front de Teruel).
Autonomies individuelles
Une forme extrême de démocratie consiste pour l'individu à se considérer comme sujet démocratique à part entière et par extension comme sujet révolutionnaire. Cette pratique fut particulièrement appliquée en France et en Russie à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. Gaetano Manfredonia (Thèse sur l'Individualisme anarchiste en France) la résume ainsi : " Initiative individuelle, libre entente, communisme libre, propagande par le fait, spontanéité du fait révolutionnaire, telles furent les notions qui délimitaient le champ idéologique de l'anarchisme des années 1880, et qui toutes renvoient à une conception de l'individu autonome, agent de la transformation sociale ".
C'est surtout à l'encontre des révolutionnaires du verbe et de la masse passive et complice que s'érige la pratique armée individuelle. En 1903 dans le périodique Les Temps Modernes on pouvait lire : " C'est idiot que ceux qui ont compris soient forcés d'attendre que la masse des crétins qui barrent la route, ait évolué. Le troupeau sera toujours le troupeau. Laissons-le donc piétiner sur place, et travaillons à notre propre émancipation... Nous en avons assez de toujours nous sacrifier pour quelque chose. La Patrie, la Société, la Morale sont par terre... C'est très bien, mais ne contribuez pas à nous ressusciter des entités nouvelles : l'Idée, la Révolution, la Propagande, la Solidarité, nous nous en foutons. Ce que nous voulons, c'est vivre, avoir nos aises et le bien-être auquel nous avons droit. Ce que nous voulons réaliser, c'est le développement de notre individualité en tous les sens, en toute son intégralité... L'individu a droit à tout le bien-être possible, et ce bien-être il doit chercher à le réaliser à chaque instant, par n'importe quel moyen... " Égoïsme ou lucidité ? Nous pencherons pour la dernière solution...
Victor Serge renchérit encore : " Ne pas attendre la révolution. Les prometteurs de révolution sont des farceurs comme les autres. Faire sa révolution soi-même. Être des hommes libres, vivre en camaraderie... "
Et un tract du début du siècle de dire : " Au lieu de nous en remettre à d'autres du soin de notre salut, nous voulons accomplir nous-mêmes, directement et sans intermédiaires, nos revendications et notre affranchissement. La souveraineté ne se délègue pas : elle s'exerce ! "
Tous s'approprient la phrase de Proudhon : " La révolution, c'est moi ! "
En 1886, à son procès, un certain Duval pratiquant l'action directe individuelle, déclare à propos des huit coups de poignard qu'il a donné à un policier : " L'agent m'arrêtait au nom de la loi, je l'ai frappé au nom de ma liberté ". La messe est dite.
" Le mouvement libertaire russe connaît des difficultés identiques à celles de son homologue français : répression féroce de la lutte armée, provocations policières, excès illégalistes, liaisons insuffisantes. Sur le plan organisationnel, la tendance est d'abord celle existant en Occident, d'autant plus qu'elle est surtout représentée par les anarchistes russes de l'exil : libre entente entre les individus au sein d'un groupe et libre union entre les groupes, selon leurs désirs ou volontés. Les congrès sont souhaités, mais les décisions prises n'engageraient que ceux qui seraient d'accord avec elles. Le rôle de liaison et de coordination entre les groupes fédérés ne peut être rempli par des comités, car ils tendent toujours à devenir, et le deviennent rapidement, comme tout gouvernement, un frein pour le développement ultérieur. Le vote est exclu, l'unanimité est considérée comme la seule solution ; si la question est trop importante pour qu'il y ait une concession de part et d'autre, la seule issue est la scission. Le groupe reste complètement autonome et libre dans son activité. Toute publication ne représente que le point de vue du groupe qui l'édite et il ne saurait être question d'un organe central du mouvement " .
Certains iront néanmoins plus loin dans la tentative d'organisation contradictoire de cette école de pensée et d'action. Novomisky, s'inspirant de l'anarcho-syndicalisme d'Émile Pouget, prône la création d'un " parti " mondial en 1907 ; bien qu'il répugne à employer ce terme, il considère que le mot est malgré tout inévitable. [Le] " parti anarchiste est le seul révolutionnaire, à la différence des partis conservateurs qui veulent garder l'ordre politique et économique actuel, et des partis progressistes qui désirent, eux, réformer l'Etat d'une manière ou d'une autre, afin de réformer les rapports économiques correspondants, car les anarchistes ne tendent, eux, qu'à détruire l'Etat, afin de supprimer l'organisation économique actuelle et l'édifier sur un principe nouveau. Cette organisation anarchiste n'a rien à voir avec la conception de Lénine où le Parti repose principalement sur des statuts contraignants et où ses membres deviennent des fonctionnaires. Elle n'a rien de commun non plus avec la conception sociale-démocrate où organiser signifie établir un Comité central au-dessus des individus. L'organisation anarchiste est l'union libre d'individus luttant pour un but commun ".
Plus près de nous la RAF " historique " adopte un fonctionnement proche. En 1971, elle déclare : " Notre conception originelle de l'organisation impliquait la liaison de la guérilla urbaine et du travail à la base. Nous voulions que chacun d'entre nous travaille dans les usines, dans les quartiers, dans les groupes socialistes déjà existants, influence la discussion, fasse des expériences et apprenne. Cela s'est révélé impossible. Le contrôle de la police politique sur ces groupes, sur leurs réunions, rendez-vous, discussions, est déjà si étendu qu'il est impossible d'y participer sans être fiché. Il n'est pas possible à celui qui est isolé de lier le travail légal au travail illégal ". Finalement un peu malgré eux, en étant contraints à la rupture par la clandestinité, les combattants de la RAF se sont considérés comme étant chacun, individuellement, un territoire libéré. Il n'y eut plus alors aucun compromis : tout nouveau combattant rompait avec la société qu'il voulait détruire. L'individu conquis alors sa liberté non seulement par la lutte armée mais surtout dans la lutte armée, la RAF dans son ensemble devenant " espace de liberté ". " La liberté face à cet appareil [le système] n'est possible que dans sa négation totale, c'est-à-dire en attaquant cet appareil dans un collectif de lutte. Là, où naît comme une " protection " dans le processus de l'intimité qui lie le groupe des combattants, l'individu devient dans cette situation d'extrême contrainte libre et par-là il se libère de l'emprise des catégories de la société de consommation " (RAF).
Cette approche se retrouve bien sûr dans le fonctionnement même du mouvement. La conception stratégique et la ligne politique étaient définies au cours d'un processus collectif de discussion. Mais chaque groupe décidait de façon autonome la mise à exécution des actions : choix de la cible, planification et moment de l'action. Néanmoins une coordination entre différents groupes, peut se mettre en place temporairement, notamment pour effectuer une action lourde spécifique ou pour une série d'actions simultanées. Holger Meins déclarait peu avant sa mort en prison : " Chacun est le collectif ". D'autres combattants seront encore plus précis : " On ne peut mener le combat pour la libération si on n'est pas libre dans une structure qui n'est pas libre " (Helmut Pohl). " Personne n'entre en clandestinité, ne rompt avec toute cette merde, pour après la reproduire, pour recevoir des ordres ou pour en donner... La guérilla est antagonique à des structures hiérarchiques " (Knut Folkerts) .
On a pourtant souvent présenté la RAF des origines comme la " Bande à Baader ", sous-entendant une certaine ascendance de la personnalité d'Andréas Baader sur le groupe. En fait, et selon ses camarades, il est celui qui " a rendu possible le processus collectif de discussion, dans lequel la discussion sur la stratégie, toute la détermination de la ligne, était menée par tous ". Un rôle de coordinateur en somme, voir de médiateur.
Il semble que la RAF se soit inspirée de l'expérience menée par l'ALN au Brésil et qui la précéda de peu. L'ALN, dont le principal théoricien fut mort au combat en 1969, basa son action sur une forme d'autonomie et de spontanéisme révolutionnaire ; le révolutionnaire véritable ne pouvant être qu'un combattant.
ALN: " Nos méthodes, nos formes d'organisation sont subordonnées à l'action révolutionnaire. Nous n'acceptons pas ce qui peut nous limiter ou nous entraver. C'est pourquoi nous avons éliminé de notre organisation le système complexe de commandement, qui multiplie les échelons intermédiaires au-dessous d'une direction pléthorique, immobile et bureaucratique. Nous n'avons pas pour fonction principale de faire des réunions, mais de déclencher l'action. Nous ignorons le cloisonnement du militaire et du politique. Dans la guerre révolutionnaire brésilienne, il n'y a pas de commissaires politiques qui orientent les militaires. Tous les membres de l'organisation sont nécessairement en même temps des cadres politiques et des cadres militaires. [...] Notre organisation fonctionne de bas en haut : elle se fonde sur le déclenchement de l'action et de la lutte révolutionnaire, elle valorise l'initiative prise par les groupes qui constituent nos bases. Le petit groupe initial de combattants qui s'est lancé dans l'action, et qui a constitué notre organisation, s'est placé d'emblée sur des principes qui n'étaient pas ceux de l'opportunisme. D'où son orientation, dès le premier moment, dans le sens de la construction d'une infrastructure qui rende possible l'action, sans se préoccuper de mettre sur pied un instrument hiérarchisé avec réunion de délégués et convocation des anciens organismes de direction conventionnels. [...] La guérilla n'est pas le bras armé d'un parti ou d'une organisation, quelle qu'elle soit. La guérilla est le commandement propre, politique et militaire, de la révolution. Ce qui détermine l'apparition et l'affirmation du commandement politique, c'est la pratique des actions révolutionnaires, dont la réussite dépend de la participation constante, directe, personnelle des membres du commandement. Les " charges " n'ont pas de valeur dans l'organisation révolutionnaire : elle ne connaît que des missions et des tâches à accomplir ".
Extensions et perspectives
La nouvelle donne zapatiste
Le premier janvier 1994, l'EZLN apparaît au grand jour. En un temps record, son image d'armée sans visage et sa volonté affichée de ne pas rechercher le pouvoir font le tour du Mexique puis du monde. Sa genèse et son développement en font un mouvement de lutte armée des plus original, tant dans sa pratique que dans sa philosophie.
A l'origine de l'EZLN, on trouve la rencontre de trois composantes qui vont lui fournir son identité : ¤ un groupe politico-militaire, marxiste-léniniste de tendance guévariste, non indien, qui quitte la ville au début des années 80 et s'installe dans la forêt Lacandone au Chiapas (le futur Marcos en fait partie). ¤ un groupe d'Indiens politisés notamment par le biais de luttes sociales spécifiques et du syndicalisme paysan. ¤ le mouvement indien de la Selva, c'est-à-dire les communautés indiennes traditionnelles.
Le groupe politico-militaire d'origine, raisonnant sur des schémas marxistes, se retrouve confronté à une situation (" une réalité ") pour laquelle il n'a pas de réponse. Il s'aperçoit que sa théorie, sensée lui expliquer toute la société, est complètement inadaptée au monde indien encore imprégné de traditions et de mythes. Se sont les Indiens politisés qui vont faire office de pont entre lui et les communautés. Un exemple montre le chemin parcouru depuis, celui de l'emploi du terme " Votan-Zapata " : le révolutionnaire mexicain du début du siècle est assimilé au dieu séculaire des Indiens et l'on raconte que l'on voit parfois la nuit le cheval de Zapata sur les collines de la Selva...
Isolé, le groupe politico-militaire va démontrer aux Indiens qu'il est capable de vivre là où eux-mêmes n'osent vivre, dans la forêt ; acquérant ainsi considération et suscitant l'intérêt. Les premiers contacts se feront sur la demande des communautés de village qui souhaitent qu'on leur apprenne à se battre pour se défendre. Ainsi se crée un échange tant politique que culturel (en commençant par la langue). De professeurs, les premiers zapatistes deviennent élèves. Ainsi, dès le début, l'EZLN va intégrer une conception particulière, spécifique aux Indiens, de la démocratie basée autour de l'acuerdo (la parole commune) et du mandar obedeciendo (commander en obéissant).
Un texte de l'EZLN résume cette pratique : " A l'époque où l'EZLN n'était qu'une ombre furtive dans le brouillard et l'obscurité de la montagne, à l'époque où les mots justice, liberté et démocratie n'étaient que cela : des mots. A peine un rêve que les anciens de nos communautés, véritables gardiens de la parole de nos morts, nous avaient offert à ce moment précis où le jour cède le pas à la nuit, quand la haine et la mort commençaient à croître dans nos poitrines, quand il ne restait plus que le désespoir. Quand les temps se répétaient, sans issue, sans lendemain, quand tout n'était qu'injustice, alors parlèrent les hommes de vérité, les hommes sans visage, les hommes qui marchent dans la nuit, ceux qui sont montagne et ils dirent : c'est raison et volonté des femmes et des hommes bons de chercher et de trouver la meilleure manière de gouverner et de se gouverner, ce qui est bon pour le plus grand nombre est bon pour tous. Mais que ne se taisent pas les voix des minoritaires, qu'elles continuent à leur place, dans l'attente que la pensée et le sentiment deviennent communs dans ce qui est la volonté du plus grand nombre et le point de vue des minoritaires ; ainsi les peuples des hommes et des femmes de vérité grandiront et se fortifieront et aucune force extérieure ne pourra les briser et les dévier de leur chemin. Notre chemin a toujours été que la volonté du plus grand nombre devienne commune dans le cœur des hommes et des femmes en charge de l'autorité.
Cette volonté majoritaire était la voie que devait suivre celui qui commandait. S'il s'écartait de ce qui était la raison des gens, le cœur qui commandait devait céder sa place à un autre qui obéirait. Ainsi est née notre force dans la montagne, celui qui commande obéit s'il est un homme de vérité, celui qui obéit commande par le cœur commun des hommes et des femmes de vérité. Une autre parole est venue de loin pour donner un nom à cette façon de gouverner, et cette parole appela " démocratie " ce chemin qui est le nôtre et qui existait avant que ne marchent les mots " . Plus tard Marcos insistera sur le principe : " Démocratie, c'est que les pensées arrivent à un bon accord. Pas que tous pensent pareil, mais que toutes les pensées, ou la majorité des pensées cherchent et trouvent un accord commun qui soient bon pour la majorité, sans éliminer ceux qui sont moins nombreux. Que la parole de commandement obéisse à la parole collective et n'obéisse pas à la volonté d'un seul ".
Dans les communautés indiennes les décisions étaient prises en assemblée après délibération, mais une partie seulement de la communauté (le " conseil des anciens "). Cette forme communautariste était rendue nécessaire par les impératifs de la survie : zone reculée, géographie difficile, hostilité des grands propriétaires et de l'Etat. Un monde où l'individu survit difficilement seul, où la cohésion du groupe est primordiale. Peu à peu, avec la création de l'EZLN, la pratique démocratique va s'ouvrir aux femmes, aux enfants dès l'âge de raison et aussi à la minorité. En effet on discutait régulièrement jusqu'à l'unanimité de décision, toujours pour cette question de survie. L'apparition d'autres questions ont fait entrer les notions de majorité et de minorité. De plus, de local, la pratique a dû prendre en compte un niveau de plus en plus vaste et de plus en plus complexe. Marcos : " Avec l'EZLN, ça c'est compliqué : les décisions à prendre affectaient plusieurs communautés, il fallait porter la discussion au niveau des régions qui englobaient plusieurs vallées, ou plus tard au niveau des zones , par ethnies ".
Pour les zapatistes, la forêt Lacandone va faire office de zone libérée de facto, leur permettant d'élaborer leur structure par eux-mêmes et eux seuls. C'est une zone reculée et quasi abandonnée par l'Etat. De plus aucun soutien n'était à espérer des voisins guatémaltèques de l'URNG qui menaient depuis des décennies la lutte armée ; pour eux cette zone frontalière leur servant de base arrière, ils n'avaient aucun intérêt de voir s'y développer une guérilla.
Sur le plan militaire, l'EZLN du début se présente comme une organisation d'auto-défense des communautés. Marcos : " C'est le début du long processus de transformation de l'EZLN d'armée d'avant-garde révolutionnaire en armée des communautés indiennes, autrement dit en une des formes de lutte d'un mouvement indien de résistance qui la dépasse. [...] Au moment où l'EZLN s'imbrique avec les communautés, elle devient un élément de plus dans toute cette résistance, elle subit la contagion indienne et se subordonne aux communautés, les villages se l'approprient et même en prennent la direction ".
Il est à noter que l'armement est payé par chaque nouveau combattant, par les communautés elles-mêmes. Ceci renforce également la cohérence de l'ensemble : l'EZLN grandit de manière proportionnée en fonction de l'élargissement de sa base sans avoir le caractère hydrocéphale de beaucoup d'organisations armées. Il y a en permanence un contrôle du collectif sur l'autorité (et non l'inverse), le tout donnant un exercice collectif du pouvoir.
Rapidement la volonté de construire une véritable force armée s'affirme, et non une simple colonne guérillera. Marcos : " Quand on pense à une armée populaire, c'est forcément une masse de combattants, alors que les guérillas, c'est des colonnes de 10, 12, 20 jusqu'à 40 hommes, le Che disait que 80 était le maximum. Nous on pensait à des unités de centaines de combattants. [...] Pendant ces années de montagne, nous n'avions ni soutien de l'extérieur ni conseillers, il n'y avait qu'un moyen d'acquérir une formation militaire : étudier les livres sur les expériences des guérillas latino-américaines, mais surtout les manuels de guérilla et de contre guérilla de l'armée nord-américaine. Nous sommes des autodidactes. Nous avons appris la guérilla dans les manuels des Rangers, des Marines, des Seals, de tous les genres de commandos de l'armée nord-américaine et de l'OTAN. Quant à l'armée régulière, on s'est servi des manuels d'histoire militaire sur l'époque de la guerre d'indépendance, Morelos surtout, et sur la Révolution, La Division del Norte de Pancho Villa et l'Ejercito libertador del Sur de Zapata. C'est de là que vient la structuration de l'armée zapatiste en groupe d'armée, pelotons, sections, compagnies, bataillons, divisions, corps d'armée, armée, grande armée, et de même la structure de commandement ".
Avec le temps, la structure initiale axée sur l'autodéfense se transforme en armée offensive du peuple, toujours suivant la volonté des communautés ; se sont encore ces dernières qui décideront le passage à la guerre et sa déclaration. D'une manière générale ce type de décision est prise ainsi : les représentants des comités clandestins des communautés rapportent les informations dans les villages où tout le monde en discute jusqu'à ce qu'une résolution soit prise. Alors les représentants se réunissent à nouveau par régions, puis par zones. En fin le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène se réunit et présente une décision commune. Le CCRI regroupe des représentants des comités de base composés eux-mêmes de représentants des communautés zapatistes, c'est l'organe suprême de commandement de l'EZLN.
Une règle, illustrant une forme de protocole démocratique, est ainsi décrite par Marcos : " Selon le protocole zapatiste, quand on parle à la communauté, on doit utiliser l'espagnol. C'est à l'autorité du village de traduire. Tu ne peux pas t'adresser directement au village, se serait ignorer le protocole. Donc, même si on parle le dialecte, on ne peut pas l'utiliser, à cause du protocole, et même si on comprend ce que les gens disent, il faut attendre que les autorités traduisent, ça doit passer par eux ". L'observance de cette règle empêche toute main mise directe de l'extérieur sur la communauté. Il doit toujours y avoir un pont permettant à la fois l'échange et la garantie pour chacun de garder sa spécificité et son indépendance. A un autre niveau, ce rôle de pont est joué par Marcos. Jusqu'en janvier 1994, il n'a qu'un rôle strictement militaire. A l'insurrection il va devenir le porte-parole de l'EZLN, le pont qui la relie vers l'extérieur. Par sa voix le dialogue devient possible vers l'ensemble des Mexicains, notamment vers les non indiens ou les métis, puis vers le monde. Par lui se fait aussi l'échange dans l'autre sens, de l'extérieur vers l'intérieur. Sa symbolique est encore renforcée par l'usage du passe-montagne. Comme pour tous les représentants de l'EZLN, l'anonymat est de règle lorsque l'on parle au nom de l'ensemble de ceux par qui l'on est délégué. De toute manière le commandement est une responsabilité et non un pouvoir.
L'EZLN se compose de combattants réguliers étant sous les armes à plein temps, de miliciens vivant dans les communautés et faisant office de réservistes, et de la population civile des communautés représentant le véritable poumon, les bases d'appui nécessaires et essentielles.
L'EZLN, nous dit Marcos, est " une armée populaire qui, selon nous devait non seulement combattre mais produire. En plus de la préparation au combat, l'armée travaillait au service des communautés, il y avait des parcelles collectives cultivées par la troupe et aussi des dispensaires, des centres de réunion, des terrains de sports, des jeux pour les enfants... " En permanence, les combattants sont au contact du monde civil, et pour certains en font partie.
Marcos : " Notre armée - et il n'y a rien de plus antidémocratique, de plus anti-civil et de plus anti-tout qu'une armée où un chef donne des ordres et où un groupe de personnes obéit - est maintenant dirigée par une structure démocratique ; elle agit sous le commandement des communautés organisées dans le CCRI. Cette façon de fonctionner non seulement ne la détruit pas, mais la fait croître comme jamais n'avait crû une armée, dans l'obscurité. Son contact avec des formes démocratiques, c'est-à-dire antimilitaristes, est ce qui la préserve d'une défaite militaire. C'est là notre force [...]. Nos unités ont des ordres pour opérer même sans autorité supérieure, elles sont autonomes ".
Au-delà du Chiapas, l'EZLN a porté ou tenté de porter le débat aux niveaux national, continental et mondial. Ainsi les zapatistes sont à l'instigation d'une multitude de rencontres où tous les acteurs de la société peuvent débattre et confronter leurs idées. A la volonté d'affirmer leur dignité d'hommes et leur droit à la parole, les zapatistes greffent le droit pour eux de s'insérer dans le débat mondial et nous envoie en retour la possibilité de nous identifier à leur combat. Ceci en gardant à l'esprit le fait, trop souvent oublié par ses laudateurs occidentaux, que ces droits n'ont pu être pris que grâce à la décision de pratiquer la violence et la lutte armée. Sans armes il n'y aurait eu ni Intergalactique, ni Convention nationale démocratique, ni pour beaucoup la découverte du Chiapas.
Face à ce succès, un guérillero colombien a déclaré : " Ils ont combattu douze jours et ont occupé, durant quelques heures, une poignée de bourgades reculées du Mexique. Nous autres, nous nous battons depuis plus de trente ans, nous contrôlons de larges portions du territoire national et nous frappons où nous voulons. Pourtant personne ne s'intéresse à notre action alors que la leur a soulevé une vague de sympathie à travers le monde ". Propos désabusés d'un membre d'une guérilla classique s'apercevant que pour exister aujourd'hui, il faut non seulement considérer la scène locale mais aussi les scènes nationale et mondiale.
" Penser, c'est dire non " (Alain)
Pour la majorité des Occidentaux dits " progressistes ", la lutte armée est un phénomène extérieur ; elle était partout nécessaire, possible et légitime sauf en Occident. Pour prendre le cas français, ce fut oui à la guerre de libération du Vietminh, oui à la guerre de libération algérienne, oui à la guerre de libération des Palestiniens ; mais non à la guerre de libération en France même, contre l'Etat qui combattait dans les colonies ou qui soutenait l'impérialisme. C'est que la France est (considérée comme) une démocratie donc un pays où l'opposition se cantonne à des formes légales d'activité politique. Pourtant le pays traîne des millions d'exclus, remet chaque jour en cause la liberté individuelle et collective, flique la société et militarise sa police, baigne dans la corruption, crée des ghettos, a toujours des colonies, exploite et domine des pays indépendants, contrôle rigoureusement ses propres minorités, soutient les pires régimes d'oppression, étouffe régente et tue...
C'est à la nature même de ce régime démocratique qu'il convient de s'intéresser, et pour cela le Livre Vert de Moammar El Kadhafi est une arme utile. Dans la première partie, " La solution du problème de la démocratie ", le Guide de la révolution libyenne démonte pièce par pièce l'échafaudage de la démocratie parlementaire, la notre.
La démocratie parlementaire est de type représentatif, c'est-à-dire que des assemblées parlementaires en constituent " l'épine dorsale ". Ces assemblées vont constituer le corps législatif dans le cadre du système. Plus ou moins régulièrement, l'électeur est convié à venir mettre un bulletin de vote dans l'urne ; bien souvent c'est sa seule activité politique, sa seule participation à la vie politique de la Cité. Il donne son pouvoir à un autre, et de millions d'acteurs potentiels seule une poignée détient effectivement le pouvoir politique. L'élu s'érige en substitut du peuple. " Or la démocratie véritable ne peut s'établir que par la participation du peuple lui-même et non au travers de ses substituts. Les assemblées parlementaires [...] sont devenues un écran légal entre le peuple et le pouvoir ".
Une fois son vote effectué, l'électeur n'a plus aucun contrôle sur son élu (dans le cas où le candidat pour lequel il a voté est élu...) jusqu'à la prochaine messe électorale. Dans le cas où cet élu appartiendrait à une majorité, cette majorité ne l'est qu'à l'assemblée où il siège ; au niveau national et parfois même localement cette majorité est une minorité comparée à la masse du peuple, et c'est elle qui va pourtant gérer la destinée de tous. Si l'élu appartient à la minorité parlementaire ou si le candidat n'a pas été élu, alors se sont des pans entiers de la société qui sont mis à l'écart ; l'élu minoritaire et le non élu n'ayant quasiment aucun rôle dans l'exercice du pouvoir politique.
Dans tous les cas cette forme de pratique " revêt les membres des assemblées parlementaires d'une respectabilité qu'elle dénie au simple citoyen ". Il n'est qu'à considérer les statistiques pour s'apercevoir que le corps politique est constitué à une écrasante majorité de nantis et de notables formant une caste jalouse de ses prérogatives. " [...] Les assemblées parlementaires sont devenues un moyen d'usurper et de monopoliser le pouvoir du peuple ". Dans une telle démocratie les partis sont rois, c'est par eux et à travers eux que les candidats se font élire, et gèrent leur carrière politique en technocrates avisés. Les élus " sont les représentants de leur parti et non ceux du peuple [...], le peuple est la proie pour laquelle on se bat ". Chaque élection devient une période d'intense propagande où le lecteur s'achète et s'échange dans la grande foire d'empoigne que se livrent les partis. " L'objectif d'un parti est de parvenir au pouvoir au nom de l'exécution de son propre programme. [.
..] C'est un appareil de gouvernement dictatorial permettant à ceux qui ont les mêmes conceptions ou les mêmes intérêts de gouverner le peuple comme un tout. Or par rapport au peuple, le parti est une minorité ". La logique est la même pour le parti d'opposition qui n'est qu' " appareil de gouvernement " en devenir.
Le Livre Vert énonce ce que doivent être les vrais principes d'une démocratie réelle, participative et directe : la souveraineté est indivisible et il ne peut y avoir de substitut à son pouvoir. Enfin il rappelle que " les plus tyranniques dictatures que le peuple est connu se sont établies à l'ombre des assemblées parlementaires ".
L'autre plaie est l'Etat qui fait office de garde chiourme du système. L'Etat est le plus performant des appareils de contrôle de la société. Dès la naissance il prend en main notre vie, l'encadre et l'aiguille sur les rails d'une conformité qu'il aura définit pour nous. Si à un moment nous tentons de nous en écarter, il a les moyens de nous ramener dans le droit chemin et même de plus en plus d'anticiper sur notre déviation. Fiché et enrôlé, l'individu rejoint la cohorte de ses congénères pour une vie de labeur au profit d'un petit nombre ; vie qu'on lui fait accepter moyennant sa ration matérialiste régulière. On lui laisse également l'illusion qu'il peut agir en votant. " L'Etat ne poursuit jamais qu'un but : limiter, enchaîner, assujettir l'individu à une généralité quelconque " (Max Stirner). Le citoyen lambda n'a aucun contrôle sur les rouages du système et surtout sur ses gardes-fou. Qui contrôle les nervis CRS, les deux régiments blindés (des tanks !) spécialisés dans le maintien de l'ordre et basés autour de Paris, la police qui tue, les fiches des RG, les barbouzes de la DGSE, les forces armées qui nettoient les rues de Bangui au canon de 20mm, les ventes d'armes, le nucléaire... ? Sûrement pas le peuple. Et l'on pourrait étendre la question au social, à l'économie, au culturel...
L'Etat a beau jeu de se poser en garant d'une légalité décrétée qu'il se permet de bafouer lui-même. Est-il tolérable de voir le chef de l'Etat afficher son amitié des pires dictateurs ? Est-il tolérable que notre gouvernement donne son aval aux entreprises pour exploiter, licencier, échanger, vendre une masse toujours plus soumise de travailleurs ? Est-il tolérable d'entendre un élu (Charles Pasqua) déclarer que " la démocratie s'arrête là où commence la raison d'Etat " ? Est-il tolérable, en fait, que ce système existe ?
Pour reprendre le Livre Vert : " il est aujourd'hui du droit des peuples de lutter à travers la révolution populaire, en vue d'éliminer ces instruments de la monopolisation de la démocratie et de la souveraineté, qui usurpent la volonté des masses ". Et ce droit ne se délègue pas et il y a peu de chance qu'on nous le donne, ce droit se prend. Nous pouvons citer Robespierre pour se rappeler que ce droit n'en est pas un au regard du système : " Toutes ces choses-là étaient illégales, aussi illégales que la liberté elle-même. On ne peut vouloir une révolution sans révolution ". Car le système érige sa légalité dans le sens du statu-quo. En France l'actuelle Déclaration des Droits de l'Homme est celle de 1789 (additionnée des ajouts de 1946) et non celle de 1793, plus complète mais qui possédait des articles redoutables pour l'ordre établi.
- Article 25 : La souveraineté réside dans le peuple ; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable.
- Article 26 : Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ; mais chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté.
- Article 27 : Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres.
- Article 28 : Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures.
- Article 29 : Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents.
- Article 30 : Les fonctions publiques sont essentiellement temporaires ; elles ne peuvent être considérées comme des distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs.
- Article 33 : La résistance à l'oppression est la conséquence des autres Droits de l'Homme.
- Article 34 : Il y a oppression contre le corps social lorsqu'un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.
- Article 35 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.
La révolte serait-elle une constance de l'histoire humaine et le plus sacré des droits démocratiques ? Les siècles sont chargés de séditions, rebellions, insurrections, résistances et autres soulèvements qui tendraient à imposer la révolte comme l'un de ces " maux nécessaires " inhérents à l'existence. En fait, il est aisé de s'apercevoir que cette révolte n'est que la réponse à un autre mal, bien peu nécessaire celui-là, qui est la constance de l'oppression de l'homme par l'homme. La révolte ne vient qu'en aval, comme ultime recours et thérapie. C'est aussi la constatation que le révolté n'est pas un " marginal " relevant d'un traitement psychiatrique, mais l'acteur conscient d'une phase historique.
" Penser, c'est dire non " remarqua le philosophe ; et dire non c'est s'opposer. La longue liste des révoltes est une longue liste de " non ". Non à l'oppression, non à l'esclavage, non à l'injustice, non à la pauvreté, non à l'ignorance, non à l'ordre établi. Ce non est porteur d'espoirs car tout refus d'une situation s'accompagne inévitablement d'un " oui ". Oui à la liberté, à la justice, à l'égalité, au savoir, à la vie, à la démocratie. Contre la fatalité, la révolte permet à l'homme de rester maître de son destin, au besoin en y sacrifiant sa vie. La révolte est plurielle et contradictoire. Elle brasse depuis toujours en son sein les plus folles espérances et parfois les pires lendemains, mais reste un fantastique accélérateur de l'Histoire permettant à beaucoup de prendre une parole qui leur est refusée. La révolte est universelle et d'essence démocratique. " Je me révolte, donc nous sommes " disait Camus.
L'approche de la violence est avant tout une injonction : de croire, d'espérer, d'adhérer, de reconnaître et de se reconnaître dans telle ou telle identité symbolique (et donc en contrepartie, de méconnaître, rejeter, dénier). Mais sa dimension se veut profondément positive et rejette expressément toute forme de contrainte rappelant trop les formulations d'un Contrat social où l'on force l'individu à être " libre ", comme c'est le cas dans nos sociétés occidentales. La violence doit également se détacher des formes courantes d'intérêts et de passions collectives qui débouchent inévitablement sur un populisme réducteur et sur une nouvelle forme d'oppression. L'esprit de révolte et donc la violence qu'il suscite ou revendique, apparaît comme une condition nécessaire mais pas forcément suffisante pour la réalisation d'un idéal de liberté et de bonheur. L'adhésion à ce principe (concept) se veut libre et renverse les valeurs jusqu'ici admises que pour rallier le peuple il faut l'instruire, c'est-à-dire l'éduquer par une forme ou une autre de contrainte. Ce n'est pas le peuple qu'il faut contraindre mais la caste dirigeante, son organisation sociale et politique, son ordre économique oppressif, son mode de pensée à sens unique, sa négation de l'individu et donc des communautés, son oppression latente ou avérée de toute forme d'action émancipatrice pour l'être humain.
L'action ne se veut pas hégémonique et rejette tout monopole (de lutte, de classe...), elle est à la fois spécifique (circonscrite à un domaine, à un secteur, à un groupe humain voir à un individu...) et universelle (solidaire, anti-impérialiste, révolutionnaire...). En un mot : démocratique.
Il va de soi qu'une telle approche nécessite dans sa pratique des combattants conscients d'eux-mêmes et des autres, des " Hommes nouveaux " pour reprendre un terme mythique mais rarement devenu réalité ; sans cela c'est retomber dans les travers déjà énoncés. La démocratie directe c'est d'abord agir soi-même en conformité avec les principes qu'elle sous-entend et transformer les belles phrases en actes concrets au quotidien. Le reste n'est que pur verbiage.
Annexes
Démocratie directe, guerre et sociétés traditionnelles
Chez les Delawares, tribu du Nord-Est des actuelles USA, aucune déclaration de guerre, aucun traité de paix ne pouvait être signé en dehors de la réunion de la tribu. Les anciens s'asseyaient en demi-cercle autour du sachem (chef) qu'ils s'étaient donnés, et leurs enfants prenaient place derrière eux. Seule l'approbation générale des adultes autorisait le sachem à décider de déterrer ou d'enterrer la hache de guerre.
Au 16ème siècle, les cinq nations de tribus iroquoises des actuels confins américano-canadiens, s'unissent au sein d'une confédération afin de cesser de se faire la guerre ; ainsi naquit la puissante Ligue des Iroquois. Le ciment de la Ligue était une même langue et des caractéristiques culturelles communes. Chaque tribu se gouvernait elle-même, sans qu'il y eût pratiquement d'intervention de la part de la Ligue ; mais les questions plus vastes nécessitant un accord des autres tribus, incombaient au Grand Conseil qui se réunissait tous les ans. Cinquante sièges étaient disposés sous l'Arbre de la Grande Paix pour les cinquante représentants des tribus : 9 tribus de la nation Mohawk, 9 Oneidas, 14 Onondagas, 10 Cayugas et 8 Senecas. La répartition des sièges n'avait pas de rapport avec l'importance ou le pouvoir de la tribu et n'affectait en rien les résolutions. Les décisions devaient être prises à l'unanimité. Chaque représentant de tribu était nommé et éventuellement révoqué par les femmes de sa tribu. La décision de prendre le sentier de la guerre se faisait lorsque chaque représentant avait fait entendre sa voix. Des guerriers particulièrement braves pouvaient prendre de manière informelle la parole pour ce genre de débat. Une fois la guerre votée, les représentants regagnaient leurs tribus et les chefs de guerre réunissaient autour d'eux les hommes nécessaires, tout Iroquois étant avant tout un guerrier.
Chez les Vikings, la société était basée autour de la notion du bondi ou homme libre. Possesseur de sa terre, le bondi bénéficiait de deux privilèges imprescriptibles : le port des armes et un siège au Thing ; à ce titre il participait aux affaires publiques et notamment à l'élaboration des lois. Le Thing était l'assemblée de tous les boendr qui décidaient et jugeaient par consentement unanime. La liberté y était totale, chacun devant déposer ses armes avant d'y pénétrer. La structure générale était de type pyramidal : il y avait des Thing locaux, régionaux et le Thing général (en Islande seulement). En principe le roi scandinave ancien était choisi et élu par ses pairs, souvent sur sa bravoure et sa clairvoyance. Dans les faits la société viking d'origine était une sorte de communauté basée sur l'affinité. Cette affinité se retrouva dans les pratiques guerrières. Souvent un guerrier valeureux était choisi pour prendre la tête d'un petit groupe ou d'une expédition plus importante. Qui le voulait se joignait à lui, le but et la tactique étant décidées en commun
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- Moammar El Kadhafi, Le Livre Vert.
Institut Jamâhîrîyen d'Études et de Documentation
(Contribution à la brochure Décider ensemble : Réflexions sur la Démocratie directe, n°1)