Unité pour un mouvement libertaire
Préambule
Traditionnellement, tout appel à l'unité en général,
et à celle des libertaires en particulier, est précédé
d'une grande déclaration générale sur l'état du
monde et du mouvement.
Le ton y est toujours grave. L'analyse béton. La démonstration
serrée. Le propos ardu. Et la conclusion... limpide.
Est-il besoin de le préciser, le temps se charge très vite de
recouvrir de cendres ces grands discours de feu et de flamme, et de remiser
au magasin du dérisoire ces déclamations martiales sur la catastrophe
annoncée, sur la patrie en danger, sur la mobilisation générale
qu'impose la situation et de la mission historique qui incombe au peuple élu.
Pour être en danger depuis toujours, la patrie l'est, en effet, rarement
plus à un moment qu'à un autre. Et, quant à la mission
historique de tel ou tel peuple élu, le peuple tout court a appris depuis
belle lurette à s'en méfier comme de la peste.
Dans ces conditions, on l'aura aisément compris, le présent appel
à l'unité des libertaires et à la constitution d'un mouvement
libertaire unifié entend rompre clairement avec cette manie des bulletins
météo péremptoires et des bondieuseries relatives à
un sauveur suprême.
Disons-le clairement, le capitalisme n'en est ni à sa première,
ni à sa dernière crise, et l'actuelle a peu de chances d'être
plus (ou moins) majeure que celles du passé ou de l'avenir. De plus,
que les libertaires s'unissent ou non, ne changera vraisemblablement (et malheureusement)
pas grand chose au cours de l'histoire.
Reste que ce pas grand chose mérite en soi, d'être tenté,
tout bêtement parce qu'il est de l'ordre du possible.
1 + 1 = 3
Depuis quelques années, les libertaires et leurs foutues idées
reprennent du poil de la bête.
Ici, ce sont des drapeaux noirs et/ou rouge et noir, qui sont chaque fois plus
nombreux dans les manifs. Là, ce sont des réunions qui se multiplient
dans des locaux gérés collectivement par le mouvement ; des librairies
qui ouvrent leurs portes (trois dernièrement à Rouen, Besançon
et Montpellier) ; des émissions et des radios qui rayonnent dans l'éther
; des brochures, des livres, des revues, des journaux qui sortent en rafales
; des groupes qui se structurent et se pérennisent ; des caravanes anti-capitalistes
qui sillonnent l'Europe ; des squats autogérés qui s'organisent
; des syndicats qui s'accrochent aux branches ; des organisations qui se consolident...
Ailleurs, c'est tout bêtement une présence libertaire qui s'affirme
partout où ça bouge et une visibilité de plus en plus incontournable
au quotidien.
Bref, à défaut d'avoir retrouvé son envergure d'avant la
guerre de 14, cela faisait longtemps que le phénix libertaire n'avait
pas eu d'aussi bonnes joues.
Reste que cette bonne santé (relative) du mouvement libertaire n'attire
toujours pas les foules populaires. Que quelques milliers de militant(e)s et
de sympathisant(e)s, ça ne permet ni de sortir complètement de
la marge, ni de peser véritablement sur le cours des événements.
Et, qu'à l'heure où un espace politique s'est libéré,
sur le marché de l'espoir, du fait de l'implosion en vol de l'escroquerie
marxiste et des compromissions quotidiennes du réformisme socialo-coco-écolo,
le courant libertaire est toujours aussi impuissant à impulser une véritable
dynamique d'alternative de société.
Dans ces conditions, point n'est besoin d'être grand clerc pour affirmer
que si les différentes tribus, baronnies, marquiseries, bandes et autres
astéroïdes de la galaxie libertaire (qui vont aujourd'hui au combat
en ordre dispersé, voire en se savonnant la planche) unissaient, ne fût-ce
que de temps à autre, leurs maigres troupes, il en irait bien évidemment
autrement. Car, c'est bien connu, dans le mouvement social, 1 + 1, cela a toujours
fait davantage que 2 !
On ne fait pas de l'or avec
du plomb
Pour s'unir, ça tombe sous le sens, il faut tout à la fois avoir
matière à s'unir et le désir de s'unir! Pour ce qui est
de la première condition, le mouvement libertaire ne manque pas de points
de convergence. De quelque groupe ou structure qu'ils/elles soient, les libertaires
ont, en effet, plus d'un patrimoine commun. Ils/elles rejettent tout à
la fois le capitalisme et l'État, dont ils ont compris depuis longtemps
(contrairement aux marxistes) qu'il était bien plus que le simple exécuteur
d'un système économique (quasiment une classe en soi). Ils/elles
combattent avec la même vigueur l'exploitation économique et l'oppression
politique. Ils/elles se bagarrent pour l'égalité économique
et sociale. La socialisation des moyens de production. L'autogestion généralisée.
Le fédéralisme libertaire. La libre association des Égaux.
L'abolition des frontières, des armées, des prisons, des polices.
La réunification d'un corps social aujourd'hui profondément divisé
et fracturé. L'entraide. La liberté de chacun et de tous. L'élaboration
d'une nouvelle synthèse entre le collectif et l'individuel. Une gestion
des ressources de la planète qui tiendrait enfin compte du droit à
une vie décente des générations futures. Ils/elles vomissent
tous les pouvoirs qui ne sont, en définitive, que des abus de pouvoir
et combattent les dictatures de tous acabits (notamment celle du et sur le prolétariat),
les périodes de transition (où l'on reporte toujours à
demain ce qu'on pourrait faire le jour même) et le misérabilisme
caritatif d'une gestion "humanisante" du cannibalisme capitaliste.
Ils/elles aiment bouffer du curé, du rabbin, de l'imam, du bourgeois,
du patron, du flic, du juge, du militaire, du bureaucrate, du technocrate, du
politicard...
! Pour ce qui est du désir de s'unir, par contre, il reste encore du
chemin à parcourir. Et pourtant, ce désir existe réellement
et massivement à la base où, sur le terrain concret, les militant(e)s
(dont l'adhésion à telle ou telle boutique est parfois le fait
des hasards de la vie) ont une conscience affirmée du caractère
transversal des valeurs libertaires et de leur appartenance à un mouvement
plus large qui, malgré ses divisions, ne fait qu'un.
Mais on n'abandonne pas d'un coup de baguette magique les mauvaises habitudes
d'années (ou de dizaines d'années) de guerres civiles, tribales
et féodales. Certains ont du mal à se départir de réflexes
(devenus, avec le temps, des automatismes) de considérer le voisin (celui
qui est le plus proche) comme le concurrent dont l'hérésie en
fait... un ennemi. Certains préfèrent ressasser les vieilles rancœurs
et exhiber leurs vieilles blessures, où les conflits de personnes se
mêlent sans vergogne aux véritables débats sur les divergences
d'analyse et/ou de stratégie. En une phrase : remuer le couteau dans
la plaie du différentiel (réel ou supposé) entre les spécificités
libertaires plutôt que privilégier leurs valeurs communes. Chez
les libertaires, on a trop souvent le repli identitaire solidement chevillé
au corps. On se méfie comme de la peste du débat et on redoute
la confrontation comme le diable. Crispé sur le dernier carré
de ses certitudes, on a toujours un peu peur de l'autre, surtout quand il nous
ressemble. Et quand on s'essaye à envisager l'unité, c'est toujours
dans un scénario de capitulation des uns et/ou d'affirmation de son hégémonie
sur les autres. Tout au plus, quand il n'y a pas vraiment moyen de faire autrement,
consent-on, du bout des lèvres, à une union toute de juxtaposition
d'indépendances farouches.
Cela fait des décennies que cela dure. Que la FA, l'UTCL (hier), AL-France
(aujourd'hui), l'ORA (hier), l'OCL (aujourd'hui), la CNT anarcho-syndicaliste
(hier), les CNT's (aujourd'hui), l'UA, le Réseau No Pasaran, les groupes
autonomes, les tribus, groupes, sous-groupes et autres Maloka... guerroient
entre eux, se font le coup du mépris ou s'ignorent superbement. Que leurs
appareils respectifs et leurs chefaillons défendent becs et ongles leurs
prés-carrés et leurs rentes de situation. Que lorsqu'une main
se tend, l'autre se crispe sur le tomahawk. Que le petit monde anar étale
au grand jour son impuissance à s'extraire d'un sectarisme digne des
meilleurs groupuscules.
Et, s'il faut en avoir conscience, il n'y a pas véritablement de raisons
pour que cela change ! À moins que...
Mèche courte !
Que les organisations libertaires, qui ont construit leur identité sur
la mise en avant et l'exacerbation de leurs particularismes, renâclent
devant l'idée d'unité et soient incapables d'engager un véritable
processus d'unification du mouvement libertaire, n'a rien de fondamentalement
étonnant. Toutes les institutions œuvrent d'abord à leur propre
survie. Toutes (pour justifier leur existence) évoluent dans une logique
de la reproduction (de ce point de vue le concept de dépérissement
de l'État est un attrape-couillon de première) et il est peu d'exemples
(celui de la Gauche Prolétarienne des années 70 en est un des
rares) de suicides collectifs dans leurs rangs. De suicides définitifs
ou de suicides préalables à une fusion.
Bref, autant le savoir, un bouleversement du paysage organisationnel libertaire
allant dans le sens d'une unification et, donc, de la mort programmée
de l'actuel, n'est pas à l'ordre du jour.
Et pourtant, cette unification de fait a déjà commencé
et, elle ira à son terme dans les années qui viennent.
Elle a déjà commencé à la base.
Parce que sur le terrain, dans la dynamique des luttes où des libertaires
sont investis, on est bien obligé, vu notre insignifiance numérique,
de bosser avec les voisins les plus proches.
Parce que les vieux clivages qui divisaient autrefois le mouvement libertaire
(les individualistes, les communistes libertaire et les anarcho-syndicalistes)
perdent chaque jour un peu plus de leur pertinence au profit d'une redéfinition
de l'anarchisme (l'anarchisme social) plus englobante.
Parce que la plupart des militant(e)s libertaires ont aujourd'hui l'adhésion
(à telle ou telle organisation) de hasard et non sectaire.
Parce que les différents groupes, organisations, structures, institutions...
libertaires qui se sont construits en faisant le choix de l'une ou l'autre de
ces vieilles tendances de l'anarchisme n'ont pas réussi à décoller
significativement (même la CNT-Vignolles reste évasive sur le nombre
de ses véritables militants) et ont tous échoué dans leur
projet d'hégémonie sur le mouvement libertaire.
Parce que la situation générale (le capitalisme bestial qui règne
en maître sur la planète entière, le socialisme autoritaire
rayé de la carte de l'alternative, la gestion réformisme rose-rouge-verte)
libère un espace formidable pour l'éclosion du rêve libertaire.
Parce que la majorité des libertaires a conscience d'appartenir à
un mouvement libertaire global qui, pour être multiple, est avant tout
un...
Dans ces conditions, qui sont celles d'une distorsion flagrante entre un mouvement
et sa représentation, il semble qu'il n'y ait guère d'autre choix
que celui de dissoudre le peuple ou... de licencier ses représentants.
Et puisque le seul véritable obstacle à l'unification du mouvement
libertaire est constitué par l'existence d'appareils et d'institutions
qui regardent l'avenir dans le rétroviseur de l'histoire, la tentation
est grande d'y aller à la hache.
Mais, de même que les bombes anarchistes du début du siècle
ne sont pas parvenues à entamer le cuir du capitalisme et de l'État,
une stratégie de cet ordre, parce qu'elle s'attaquerait aux effets et
non aux causes, est condamnée à aboutir au même résultat.
Se reposer ou être libre
Les groupes, les organisations, les structures et les institutions libertaires
actuels, on ne le dira jamais assez, ne sont pas là et n'existent pas
par hasard. Au cœur de leur être profond il y a un projet (qui leur est
commun) auquel, toutes celles et tous ceux qui les rejoignent, adhèrent
peu ou prou.
Et ce projet quel est-il ?
Il date du XIXéme siècle. Il repose sur une vision et une analyse
de la société de cette époque. Il propose des moyens et
des méthodes d'action de cette époque... pour transformer la société
d'aujourd'hui.
Aussi, si on se contente de mettre à bas les différents édifices
actuels de la représentation libertaire et, que tout en mettant en œuvre
un processus d'unification autour d'un anarchisme social (englobant le meilleur
des identités historiques d'antan), on s'abstient de toucher à
la clef de voûte de l'être profond commun à ces vieilleries,
on passe à côté de l'essentiel.
Uni ou pas, le mouvement libertaire demeurera non crédible et n'aura
que ses chimères d'une époque révolue pour seul horizon.
Il faut voir les choses en face (et ça ne signifie nullement de se résigner
à n'avoir en face de soi que des choses).
Combien sont les anarchistes (toutes tendances confondues) aujourd'hui ? Combien
pourraient-ils être (à l'évidence, davantage) demain ? Peuvent-ils
être à même (et est-ce souhaitable ?) de rassembler 50, 60,
70, 80, 90 pourcents ou plus de la population ?
Une société libertaire doit-elle être une société
politiquement pure au niveau anar ou bien une société pluraliste
et de métissage fonctionnant sur un mode libertaire ?
Si nous n'avons pas la possibilité d'être numériquement
majoritaires et que nous estimons qu'une société libertaire a
la capacité de fonctionner (par adhésion à un certain nombre
de principes fondant une société libertaire) avec des non-libertaires,
comment associer à notre combat contre l'intolérable du présent
et à un projet de société libertaire, ces autres, non-libertaires
?
Quelles sont les barrières et les poteaux d'angle délimitant le
champ d'une alliance entre libertaires et non-libertaires dans un combat contre
le vieux monde induisant un projet social ouvert à l'hypothèse
libertaire ?
Une révolution peut-elle, encore, se contenter de mythifier le romantisme
incontournable des barricades et des mouvements de foule ? Mérite-t-elle
que l'on s'entre-tue pour elle à tous les coins de rues ? Le capitalisme
se résume-t-il à quelques patrons, bourgeois, flics, militaires...
et la révolution sociale à leur "élimination"
?
Casser un système social sans être capable de mettre immédiatement
en place une alternative politique, économique, sociale, culturelle...
crédible, ne relève-t-il pas de l'irresponsabilité et ne
conduit-il pas mathématiquement à l'émergence d'une dictature
? Où sont aujourd'hui ne seraient-ce que les prémisses des grandes
lignes et des petits détails de cette alternative ? La révolte
contre l'intolérable du système social actuel n'aurait-elle pas
tout à gagner à confronter son rêve à la réalité
dans des zones libérées ?
Pourquoi les politiques (libertaires compris) restent-ils toujours évasifs
quand il leur faut expliquer par quoi on va remplacer ce que l'on veut détruire
? Pourquoi sont-ils toujours aussi peu présents sur les terrains de l'alternative
sociale concrète ? De quoi la vie sera-t-elle faite dans le quotidien
d'une société libertaire ?
Qu'est-ce que les damnés de la terre du moment, mais aussi tous ceux
qui finalement, sans pour autant être des enfoirés, ne s'en sortent
pas si mal que ça aujourd'hui, ont à gagner à faire le
choix d'une telle société ?
Toutes ces questions et surtout les réponses que nous serons capables
d'y apporter, sont au cœur de la démarche de l'unification du mouvement
libertaire.
Car, l'unité pourquoi
et pour quoi faire ?
S'il s'agit simplement de mettre un coup de chiffon sur la poussière
du temps qui passe en continuant à faire semblant de croire que deux
manifs et trois brochures vont suffire à convaincre les masses du bien-fondé
de notre idéal ; que la révolution sociale est une chasse gardée
; que la magie d'une insurrection populaire résoudra tous les problèmes
; qu'une bonne guerre civile avec des ruisseaux de sang est le prix à
payer (par les autres) pour changer le monde ; qu'on peut construire la maison
de nos rêves sans plan et qu'une société anarchiste sera
un paradis peuplé d'anges libertaires évoluant sur d'étranges
nuages à cent lieues de toute contradiction et de tout conflit... c'est
rigoureusement sans intérêt et, surtout, sans perspectives.
Car, sur ces bases, il est clair que la population - et elle aura raison -nous
considérera toujours, au mieux comme de doux rêveurs adolescents,
et au pire comme une bande de caractériels mythomanes.
S'il s'agit par contre, d'admettre l'évidence de notre faiblesse numérique
actuelle (et sans doute encore pour longtemps), de vouloir bâtir une société
libertaire ouverte, pluraliste et non figée, de chercher à associer
le plus grand nombre à sa construction, de s'atteler à élaborer
les plans de la bâtisse, et de s'interdire de recourir à certaines
méthodes de travail... il en va tout autrement.
Car une fois mise en route l'unité d'un mouvement libertaire (recentré
sur ses valeurs et ses principes de toujours et habité d'une volonté
d'être parmi les acteurs de l'histoire), il devient alors vital, pour
pouvoir enfin peser sur le réel global, de définir des alliances
qui seront toujours de débats et de confrontations.
Et c'est la conscience affirmée par tou(te)s les libertaires de bonne
volonté du caractère vital de cette unité, pour la réussite
d'une telle stratégie, qui videra peu à peu de leur substance
les organisations libertaires actuelles et qui imposera l'émergence,
lente (à coté de masures condamnées à subir chaque
jour un peu plus les outrages du temps), de la maison du peuple libertaire que
nous sommes si nombreux-ses à appeler de nos vœux. Une maison commune
dont les portes seront ouvertes à tous les cœurs purs (politiques, syndicaux,
sociaux, culturels et autres) du rêve libertaire.
On l'aura donc compris, le présent appel à l'unité des
libertaires et à la constitution d'un mouvement libertaire ne caresse
pas le mythe dans le sens du poil.
C'est un appel à l'effort, au doute et au courage.
Il est tatoué au fer rouge du clair-obscur d'un travail de longue haleine.
Il s'adresse à tous ceux et à toutes celles qui savent que l'impossible,
quand il ose l'aventure de la volonté, est à portée du
désir.
Il est un proverbe de Thucydide qui dit que la vie sera toujours un choix entre
le repos et la liberté. Nous n'osons croire que nous puissions seulement
hésiter ! !
L'unité :
sur quelles bases ?
C'est une évidence qui vaut aussi pour les libertaires, pour s'unir il
faut qu'il y ait à la fois matière à s'unir et désir
de s'unir.
Jadis, c'est-à-dire hier encore, la galaxie libertaire était traversée
et divisée par des clivages idéologiques et anti-idéologiques
forts.
Parmi les tenants de l'idéologique, on trouvait trois grandes familles
: les individualistes, les anarcho-syndicalistes et les communistes libertaires.
Ces derniers se sous-divisant en deux autres familles : les synthétistes,
chantres d'une unité toute de juxtaposition d'identités particulières
(la Fédération Anarchiste faisant office de porte-drapeaux dans
cette voie) et les hérauts de la cohérence et de l'unité
idéologique : l'Union Anarchiste, l'Organisation Communiste Libertaire,
l'UTCL d'abord, Alternative Libertaire France ensuite, l'OSL en Suisse et du
côte de l'anarcho-syndicalisme, la CNT d'avant, celles d'aujourd'hui dites
des Vignolles et de Bordeaux, la CAT en Belgique, les AmiEs de l'AIT en Suisse...
Parmi les adeptes de l'anti-idéologie autonome, spontanéiste et
apparentée, on trouvait et on trouve les anarcho-culturels de l'Atelier
de Création Libertaire, les anarcho-post-soixante-huitards de la librairie
La Gryphe, de l'ex revue IRL à Lyon et du journal Alternative Libertaire
en Belgique [bien avant que n'existe AL-France], les CIRA (Centres d'Information
et de Recherche sur l'Anarchisme de Marseille et Lausanne), l'école libertaire
Bonaventure, le Centre Ascaso Durruti de Montpellier, le Réseau No Pasaran,
la revue Reflex, les SCALP's de partout, le Réseau Maloka à Dijon,
les Voix sans maîtres, la Caravane anti-capitaliste, le Centre Libertaire
à Bruxelles, les non-violents L'Union Pacifiste..., les écolos-libertaires
d'Écologie Sociale, les collectivités agricoles (Longo Maï,
Los Arenalejos...), les squats en tous genres (Les Tanneries à Dijon
en étant le fleuron), les CollectifsContre les Expulsions, Sans tickets,
Sans Nom à Bruxelles, les anarcho-punks des Binamé's, On a faim...
sans compter cent mille et un regroupements ponctuels sur au moins autant de
sujets dignes d'intérêt (qu'ils nous pardonnent de ne pas les avoir
cités ici).
Tous ces clivages, qui aujourd'hui persistent encore, s'estompent chaque jour
davantage. Ils s'atténuent parce qu'ils ont tous échoué
à faire rayonner leur vision de l'anarchisme sur la scène politique
et sociale globale, et parce qu'ils ne sont pas parvenus à faire triompher
leur approche particulière de l'anarchisme au sein même du mouvement
libertaire. Ils s'estompent parce que, la nature ayant horreur du vide, ici
et là, c'est-à-dire chez les uns et chez les autres, les mili-tant/e/s,
à la base et sur le terrain, construisent l'anarchisme de demain.
Cet anarchisme du XXIéme siècle qui commence à se qualifier
de social n'en est encore qu'à l'état d'ébauche et navigue
à vue en piochant sans vergogne dans le meilleur des valeurs et des principes
des uns et des autres.
Pour l'heure, il manque encore sérieusement de consistance, mais, parce
qu'il émerge ici et là, chez les uns comme chez les autres, parce
qu'il est profondément majoritaire, unitaire et non sectaire, et parce
qu'il place la refondation et la rénovation idéologique au service
d'une volonté d'agir, il trace une nouvelle frontière dans le
mouvement libertaire. Et, se faisant, il fonde un nouveau clivage qui, parce
qu'il transcende tous les clivages d'antan, porte en lui l'unité de l'essentiel
du mouvement libertaire de demain.
Il était une fois...
Les clivages qui ont traversé et qui traversent encore le mouvement libertaire
ne sont en rien dus au hasard. Ils correspondent à des moments historiques
précis et expriment avant tout la volonté des anars d'une époque
de coller à l'air du temps.
C'est ainsi que l'individualisme anarchiste (il ne s'est qualifié comme
tel qu'à son déclin) est né à la fin du siècle
dernier et s'est épanoui au début de celui-ci. Il est alors complètement
en phase avec un mouvement ouvrier qui ne commence qu'à se construire
et qui est, de ce fait, sérieusement convoité par les politiciens
réformistes de l'époque. Il est à son image, désordonné,
cyclothymique, tout de coups de gueule, de grèves sauvages, de sabotages,
d'actions d'éclat, d'exemplarité, de bombes, d'attentats, de révoltes
suivies d'abattements, de régressions, d'inaction, de désorganisation,
de désintégration... Jusqu'à ce que, de nouveau... Il est
le fait de petits noyaux activistes qui prétendent à l'essentiel
alors qu'ils ne font que parer au plus pressé. Il est sans perspective
autre que celle de se fondre dans le mouvement d'auto-organisation du prolétariat
qui s'amorce. Face au syndicalisme naissant, il rêve de s'y fondre et
de s'y sublimer, ou de s'en éloigner en se condamnant alors à
perdre son âme et à vieillir, toujours plus seul, rabâcheur
et nombriliste, voyageur désormais sans bagage d'un ultra-radicalisme
borderline empoisonné de toutes les perversions et de toutes les ambiguïtés.
Il mettra plusieurs décennies à crever, et comme tous les moribonds,
ne manquera pas d'avoir le coup de griffe vachard à l'encontre de ses
frères de révolte qui, eux, auront choisi de s'atteler à
construire un autre présent moins flamboyant, mais largement plus porteur
d'un autre futur... social et politique.
Au moment même où l'individualisme anarchiste choisissait de se
la jouer en dehors et de s'y complaire, la plupart des libertaires ont, eux,
décidé de se retrousser les manches et de s'immerger dans le mouvement
ouvrier et ses balbutiements organisationnels.
Le syndicalisme révolutionnaire, cette espèce d'auberge espagnole
pour révolutionnaires en tous genres, et ensuite, l'anarcho-syndicalisme
et son refus de servir de masse de manœuvre aux avant-gardes marxistes et réformistes,
furent alors leur terre d'élection. Ils y furent brillants, dévoués
(trop), infatigables, exemplaires... Ce furent eux qui construisirent les Bourses
du travail, la première CGT. Et, s'il n'y avait eu la première
guerre mondiale (et la défaite mortelle de l'internationalisme prolétarien)
et le coup d'État bolchevik d'octobre 17 qui remit le politique aux premiers
rangs de la scène, qui sait jusqu'où ils auraient pu aller ?
Dans la tourmente qui s'ensuivit, la plupart d'entre eux se replièrent
sur des positions plus syndicalistes que révolutionnaires. Certains d'entre
eux se rallièrent aux vainqueurs bolcheviks. Et seule une minorité
poursuivit son chemin entre l'enclume syndicale réformiste et le marteau
marxiste-léniniste.
L'illusion perdurera jusqu'au chant du cygne de l'anarcho-syndicalisme espagnol
à la fin des années 30.
Ensuite, ce sera une lente mais irrémédiable descente aux enfers.
Entre un monde divisé en deux, avec d'un côté le fascisme
rouge qui régnait en maître dans son espace étatique tout
en monopolisant la représentation ouvrière dans le camp capitaliste
et la bourgeoisie qui ne se privait pas d'agiter l'épouvantail du rouge
au couteau liberticide entre les dents (Si t'es pas content, va voir à
Moscou !), l'espace du changement radical de société était
de plus en plus réduit.
L'essentiel, alors, était de survivre, et c'est ce que nos camarades
firent en jouant les mouches du coche à la CGT, à FO et ailleurs.
Quand le coup de tonnerre de Mai 68 surgit, sans crier gare, dans le ciel sans
nuages d'une bipolarisation du monde qui semblait figée à jamais,
ils s'imaginèrent un instant que... Quand le mur de Berlin tombe en 1989,
par implosion en vol du bloc "socialiste", ils crurent même
que... ! Mais, les temps avaient changé !
L'exploitation capitaliste, pour être toujours aussi (et même davantage)
féroce, n'étendait plus son ombre sur la même classe ouvrière.
En Occident, à l'industrialisation fordiste d'antan et à ses grandes
masses ouvrières misérables, avait succédé une nouvelle
division internationale du travail induisant la délocalisation des productions
à fort taux de main d'œuvre et le redéploiement, au rythme de
l'atomisation, de la précarisation et du chômage, de l'essentiel
productif désormais orienté, toutes voiles dehors, vers le tertiaire
et les nouvelles technologies. Une part significative des damnés de la
terre d'hier basculait, lentement mais sûrement, dans le bloc central
des classes moyennes...
La servitude volontaire d'aujourd'hui remplace l'asservissement brutal des débuts
du capitalisme. Les misérables d'hier, qui n'avaient que leurs chaînes
à perdre, y regardent à deux fois avant de mettre, dans le jeu
révolutionnaire, leur télé, leur bagnole, leur ordinateur
et leurs "avantages acquis"...
À cela, nos anars syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes
ont eu du mal à s'adapter car ils n'ont toujours pas intégré
les nouvelles donnes de ce capitalisme mondialisé.
Et à s'accrocher à une vision du monde qui n'est plus, et à
s'imaginer que les vérités d'hier méritent qu'on leur rendent
justice aujourd'hui, et à rabâcher des modes d'organisation du
prolétariat... les anarchos du syndicalisme, comme hier leurs cousins
de l'individualisme, n'ont plus que la nostalgie pour ligne d'horizon et sont
condamnés, soit à s'adapter, soit à se la jouer rebelle
dans le corbillard du temps qui passe.
Dans le même temps, ou plus exactement un peu après l'apparition
des anars syndicalos, les communistes libertaires émergèrent.
De l'individualisme anarchiste et de ses simagrées libérales-libertaires
(avant l'heure), ils avaient une haine farouche.
Du syndicalisme révolutionnaire ou de l'anarcho-syndicalisme, ils se
méfiaient profondément, anticipant les dérives à
venir : corporatisme, service social, réformisme, apolitisme (de droite),
ou courroie de transmission de l'avant-garde éclairée...
Pour la plupart, ils revenaient de Russie et d'Ukraine et, ils avaient à
juste raison, conscience d'être passés tout près de la réalisation
de leurs aspirations. Il s'en était, en effet, fallu d'un cheveu pour
qu'ils chevauchent, en vainqueurs, le fier destrier de la révolution
sociale. Lors de la prise du Palais d'hiver en février 17, n'étaient-ils
pas aux premières loges pour la mise bas du tsarisme ? En Ukraine avec
la Maknovtchina, à Kronstadt en 1921, et partout où déferlait
cette fameuse troisième révolution libertaire, n'étaient-ils
pas en première ligne ?
Mais, ils furent vaincus par les bolcheviks. Et ils furent vaincus parce que,
contrairement à eux, les bolcheviks étaient supérieurement
organisés et efficaces.
De cette évidence, ils firent une obsession qu'ils conjuguèrent
à tous les temps de la théorie et de la pratique.
Si les bolcheviks l'avaient emporté, ce ne pouvait être que parce
qu'ils disposaient d'une méthode d'analyse scientifique permettant de
lire dans le marc de café social. Et, donc, pourquoi ne pas s'accaparer
ce fameux matérialisme dialectique et historique en mettant, bien sûr
(apparence oblige), quelques jolis rideaux libertaires aux fenêtres...
histoire d'en masquer les barreaux ?
Dans le même ordre d'idée, puisque la discipline hiérarchique,
l'esprit militaire et le patriotisme organisationnel avaient rendu invincibles
les moines-soldats du marxisme-léninisme, pourquoi ne pas s'inspirer
de ces "valeurs" qui avaient subi avec succès l'épreuve
du feu révolutionnaire ? Pourquoi ne pas s'essayer à repeindre
le mouvement libertaire aux couleurs martiales de l'unité idéologique,
tactique et organisationnelle ?
Bref, comme presque toujours, les vaincus s'efforcèrent de copier les
vainqueurs, en oubliant qu'à ce petit jeu-là, l'original reste
toujours plus attirant que la copie, fût-elle de meilleure facture !
L'issue ne faisait, donc, pas l'ombre d'un doute pour ce communisme libertaire
là !
Pour s'être laissé aller à jeter le bébé individualiste
et anarcho-syndicaliste avec l'eau du bain d'une approche de masse de la question
sociale, il y perdit son âme libertaire. Et, bien qu'ayant revêtu
l'armure de l'unité idéologique et tactique, brandi l'épée
de lumière de la Plate-forme d'Archinoff et s'être élancé
au combat en braillant les psaumes du matérialisme dialectique, cela
fit un formidable... flop.
Comme on le voit, les clivages individualistes, anarcho-syndicalistes et communistes
libertaires qui ont cristallisé et cristallisent encore actuellement
le mouvement libertaire (et ses représentations organisationnelles) sont
apparus à des moments déterminés de son histoire. Ils sont
marqués à la culotte par des circonstances historiques données.
Ils sont tatoués au fer rouge d'une volonté farouche que d'inscrire
à tout prix l'anarchisme dans leur époque.
L'individualisme anarchiste correspond à un moment où le mouvement
ouvrier et le mouvement libertaire prennent conscience de la nécessité
de l'organisation. Il ne fait qu'entériner une situation et ne réussi
pas à s'en extraire.
Le syndicalisme révolutionnaire (cette main tendue à des généraux
sans troupes d'une galaxie marxiste en recherche d'hégémonie)
et l'anarcho-syndicalisme (cette main tendue à des généraux
sans troupes d'une galaxie anar en recherche d'hégémonie) correspondent
à une époque où le mouvement ouvrier et le mouvement libertaire
sont dans un processus d'organisation. Ils ne font, là encore, qu'entériner
une situation et les rapports de force du moment. Et cela a failli marcher en
Espagne. Et la défaite des libertaires espagnols, en nous évitant
de nous mettre face à nos responsabilités quant à la gestion
alternative d'une société tout entière, constitue sans
doute, pour nous, un formidable cadeau de l'histoire, tant il est vrai que l'esquisse
d'un rêve laisse encore à ce dernier toutes ses chances de pouvoir,
un jour, s'épanouir.
Le communisme libertaire, cette méfiance justifiée à l'encontre
d'un individualisme égoïste et d'un syndicalisme fait de compromis(sions),
correspond à une époque où le marxisme-léninisme
s'imposait sur la scène des mouvements ouvrier, syndical et social. Là
encore, si... les marins de Kronstadt avaient mené à son terme
la troisième révolution dont ils étaient les porte-drapeaux,
et si... l'armée des partisans libertaires ukrainiens s'était
emparé de Moscou... peut-être que l'espoir dont nous sommes encore
aujourd'hui porteurs aurait pris du plomb dans l'aile après s'être
frotté la couenne à la gestion de la moitié du monde ?
Tous ces clivages sont marqués du sceau de l'histoire.
Ils sont les signes de moments particuliers où l'anarchisme a cherché,
et parfois réussi, à s'inscrire dans le réel de son époque,
sur un mode hégémonique et idéologique.
Aussi, la nature ayant horreur du vide et le sablier du temps s'écoulant,
il était évident que, dans la foulée d'un printemps trop
bref, d'autres clivages, marqués par l'air d'un autre temps, voient le
jour.
Dans la foulée de Mai 68, la nouvelle jeunesse de la révolte libertaire
(qui entendait se démarquer de l'éternelle révolte de la
jeunesse) fit donc feu de tout bois, direction toute la conquête d'un
nouvel Éden libertaire tout de pratiques personnelles, d'expérimentation,
de quotidienneté et d'anti-idéologie dogmatique.
La vague communautaire, écolo-bricolo, anti-militariste, anti-autoritaire,
lieux de vie, anti-psychiatrie, féministe, homos, rapports humains, mouvement
des prisonniers, non-violence, anti-nucléaire, écoles parallèles,
radios libres, IRL, Alternative Libertaire Belgique, La Gryphe, ACL, Basta,
Imprimerie 34, CIRA, Longo Maï, Larzac... s'élança à
l'assaut du Vieux Monde en se la jouant anti-organisationnelle, plus autonome
que moi tu meurs !.
On connaît le résultat de cette tentative courageuse de reconstruire
le monde sans plan d'ensemble, sans architecte et sans organisation de chantier
coordonnant l'intervention des différents corps de métiers.
On part pour changer la vie et, au bout du compte, on ne fait que changer sa
vie !
Chronique d'une mort annoncée
À cette charnière de siècles, le mouvement libertaire francophone
européen (au sens large et apparenté), sans péter pour
autant la super forme, n'a cependant pas l'air en mauvaise santé.
Des hebdomadaires (Le Monde Libertaire, Le Père Lapurge, Aujourd'hui
en Suisse...) ; des mensuels (Alternative Libertaire Belgique, No Pasaran, Courant
Alternatif, Alternative Libertaire France, Le Combat Syndicaliste des Vignolles,
Le Libertaire, Écologie sociale, À Contre Courant...) ; des bimestriels
(Le Combat Syndicaliste de Toulouse, Cette Semaine, Le RIRE antimilitariste,
Les amis de l'AIT en Suisse...) ; des revues paraissant régulièrement
(Les Temps Maudits, Réfractions, Réflex, Arguments pour une Écologie
sociale, La Gryphe...) ou de manière épisodique ; des dizaines
de feuilles de groupes autonomes (On a Faim, Maloka à Dijon, Basta et
Le Coquelicot à Toulouse, Aredje à Bruxelles...) ; des centaines
de sites sur le woueb ; des agences de presse sur internet (A-Infos, RAL...)
; des labels discographiques (On a Faim, les Binamé's...), des radios
(Radio Libertaire, Radio Zinzine...) ; des émissions sur des radios associatives
(Le Monde comme il va sur Alter'Nantes...) ; une bonne douzaine de librairies
et de bibliothèques (Publico à Paris, La Gryphe et La Plume Noire
à Lyon, L'Autodidacte à Besançon, La Mauvaise Réputation
à Montpellier, L'Insurgée à Rouen, Le Centre Libertaire
à Bruxelles...) ; des dizaines de livres et de brochures publiés
chaque année aux Éditions du Monde Libertaire, Alternative Libertaire
(Belgique et France), Acratie, ACL, L'Insomniaque, ÉDAM et ailleurs...
quelques K7 vidéos par an aux éditions du Monde Libertaire ; des
centaines de réunions publiques et de débats chaque année
(voir l'agenda hebdomadaire du ML) ; des kilomètres d'affiches, d'autocollants,
de tracts... collés et distribués chaque année ; des dizaines
de locaux de toutes sortes ; des squats autogérés (Les Tanneries...)
; des groupes autonomes ou centrés sur des projets particuliers en veux-tu
en voilà (les SCALP...), deux CIRA tip top ; un centre Ascaso Durruti
à Montpellier qui est en passe d'acquérir un local ; l'école
libertaire Bonaventure fondée en 1993 ; les petits derniers des Solidarios
qui éditent chaque année un livre au profit d'une œuvre libertaire
d'ici ou d'ailleurs ; des manifs à plusieurs centaines et même
à plusieurs milliers (5.000 dans le cortège de la CNT-Vignolles
le 1er mai 2000 à Paris...) ; des drapeaux noirs et/ou noir et rouge
qu'il devient impossible de ne plus les voir ; plusieurs milliers de militant/e/s
estampillé/e/s dans les organisations ou actif/ve/s dans la mouvance
libertaire ou apparentée...
Ça pourrait assurément aller plus mal !
Reste que tout cela, ça ne fait pas, malgré tout, épais.
Que ça fait d'autant moins épais, que c'est divisé en une
multitude de chapelles accrochées à leurs clochers respectifs
et en une demi-douzaine d'épiceries qui coexistent plus ou moins pacifiquement.
Et que, pour appeler un chat un chat, ça manque sérieusement de
crédibilité.
En soi, notre petit nombre n'est, bien évidement pas un obstacle majeur
(même s'il est flagrant que ça ne serait pas plus mal si nous étions
davantage), car il n'est pas nécessaire d'être des centaines de
mille (ou plus encore) pour populariser un idéal ou peser sur les événements.
Mais quand le petit nombre se conjugue à la division et à la non
crédibilité, c'est carrément catastrophique.
Or, nous sommes divisés. Entre tenants de l'individualisme (il en reste
encore quelques-uns), de l'anarcho-syndicalisme (à la mode CNT-Vignolles,
CNT-Toulouse, CNT-Tour d'Auvergne, Alliance Syndicaliste, mouches du coche de
la CGT, de FO, de SUD, de la CFDT...), du communisme libertaire (OCL, AL-France,
une partie de la FA...), de l'autonomie débridée, de l'anti-idéologie
féroce, de l'anti-ceci et du pro-cela...
Entre les partisans d'une unité du mouvement libertaire sur un mode hégémonique
et de juxtapositions de particularismes et ceux d'une unité idéologique
et tactique tout aussi hégémonique. Entre adeptes de l'organisation
spécifique et chantres du mouvementisme et/ou de l'autonomie. Entre ceux
qui rêvent de changer le monde et ceux qui se contenteraient bien d'être
les gardiens du temple et de la bonne parole. Entre ceux qui militent pour être
des milliers et ceux qui aiment à se retrouver entre "élus"
d'une élite. Entre ceux qui estiment que le mouvement libertaire doit
se contenter d'être un mouvement d'opinion, un club de discussions, et
ceux qui veulent l'inscrire dans le mouvement social. Entre ceux qui rêvent
d'un mouvement social libertaire et ceux qui s'inscrivent résolument
dans une stratégie d'alliances d'appareils avec la gauche de la gauche,
voire avec la gauche tout court...
Pire, nos divisions sont des divisions de concurrence ou de guerre de religion
(la chasse à l'hérétique prime la chasse à l'infidèle).
Et au mieux (au moins pire), elles sont de mépris et d'ignorance de l'autre.
De ce fait, pour quiconque a l'occasion de nous rencontrer ou même de
s'intéresser à notre idéal, nous sommes souvent largement
désespérants.
Qu'est-ce que c'est, en effet, que ces anars qui ne sont qu'une poignée,
qui veulent refaire le monde (et de A à Z, qui plus est), et qui sont
incapables de s'unir contre l'ennemi commun, de faire quoi que ce soit ensemble
et qui refusent même le débat entre eux ?
Qu'est-ce que c'est que ces trois pelés et quatre tondus qui parlent
et agissent comme s'ils étaient des millions et comme si l'avenir du
monde dépendait de la place des virgules de leur prochain tract ?
Qu'est-ce que c'est que cette Fédération Anarchiste (par trop
Francophone aux yeux de certains franchouillards) qui s'avère incapable
de décider quoi que ce soit d'une manière collective, qui fonctionne
(qui ne fonctionne pas) au surréalisme de cette billevesée qu'est
l'unanimité (comme si la vie, l'intelligence et l'efficacité pouvaient
être unanimes !) et qui tolère qu'une minorité (voire un
simple quidam) empêche le plus grand nombre de s'exprimer en tant que
tel ?
Qu'est-ce que c'est que cette OCL qui existe, sans exister, tout en ne réussissant
pas à vouloir exister, et qui soutient, sans soutenir, mais tout en soutenant
quand même, des nationalistes à front bas (basques ou bretons)
qui, au nom d'une lutte armée d'un autre âge et de circonstances
révolues, font dans l'assassinat interclassiste à la petite semaine
terroriste ?
Qu'est-ce que c'est que cette Alternative Libertaire France qui s'la joue porteur
de valises chez les léninistes (de gauche parce qu'ayant échoué)
de la Ligue Communiste Révolutionnaire et qui, dans ses versions antérieures
(mais non reniées de la triste époque de la FCL et de l'UTCL)
n'a cessé de tutoyer le pire du marxisme (qui aujourd'hui, même
chez les derniers ânes du marxisme, ose encore se réclamer du matérialisme
historique ?) et le pitoyable (en présentant une pauvre petite dizaine
de candidats dits ouvriers aux élections législatives) ?
Qu'est-ce que c'est que cette Union des Anarchistes qui glose sur tout, qui
critique tout et qui se contente de rabâcher le XVIIIème siècle
et ses lumières humanistes bêlantes ?
Qu'est-ce que c'est que ces anarcho-syndicalistes qui vivent à la colle
avec les rouges de la CGT, les jaunes de FO, les gauchos de SUD et les curaillons
(pas toujours défroqués) de la CFDT ?
Qu'est-ce que c'est que ces autres syndicalo-anarchos CNT-Vignolles qui ne syndiquent
(pour l'essentiel) que des non travailleurs, qui sont prêts à presque
tout (notamment à se réclamer du droit au travail lors des manifs
contre le Sommet de Nice en décembre 2000) pour en syndiquer des vrais,
et qui s'imaginent que le romantisme révolutionnaire a quelque chose
à gagner avec un SO (Service d'Ordre, si, si...) musclé, crâne
ras et mauvaises manières machistes du genre c'est moi qui ai les plus
grosses ?
Qu'est-ce que c'est que ces CNT's psycho-rigides qui se rejouent sans cesse
juillet 36 en mimant ce qu'il y avait de plus dogmatique dans le mouvement anarcho-syndicaliste
de cette époque ?
Qu'est-ce que c'est que ces anti-fascistes soit disant radicaux qui ne s'interrogent
qu'à peine sur le bien fondé des frappes de l'OTAN et de l'intervention
terrestre au Kosovo et qui n'ont que la mâlitude activiste et prétendument
rebelle pour seul horizon ?
Qu'est-ce que c'est que ces anti-capitalistes, tout aussi radicaux, qui revendiquent
l'allocation universelle généralisé, distribuée
par l'État et pompée dans les bénéfices des secteurs
les plus rentables du... capitalisme ?
Qu'est-ce que c'est que ces ploums-ploums de l'autonomie libertaro-culturelle
qui se font manger tout crus par le premier fada de l'anti-spécisme qui
passe ?
Qu'est-ce que c'est que ces cohortes de révoltés en tous genres
qui n'ont que la Kro comme seul étendard ?
Qu'est-ce que c'est que tous ces zozos là ?
Sont-ce les représentants de l'anarchisme ? Sans aucun doute ! En sont-ils
les derniers représentants ? Cela n'est pas certain !
De l'anarchisme social
Depuis une bonne dizaine d'années, le mouvement libertaire patauge.
Il patauge dans des clivages idéologiques en décalage complet
avec la réalité de cette fin de siècle et dans une division
sans vainqueurs ni vaincus entre les représentants de ces différents
clivages.
Oh, certes, la montée "en puissance" de la CNT-Vignolles et
la réussite, largement médiatisée, de sa semaine Pour un
autre futur (1er mai 2000), peuvent laisser croire qu'une certaine approche
de l'anarcho-syndicalisme est aujourd'hui à même de ratisser large
dans le mouvement libertaire, de s'y positionner en leader et de s'installer
confortablement dans le paysage pourtant passablement encombré (AC, ATTAC,
SUD, la Confédération Paysanne...) des minorités agissantes.
Les généraux sans troupes de toujours de la galaxie libertaire
et de l'ultra-gauche, qui, comme des coucous, se sont empressés de venir
y pondre leurs œufs, semblent y croire dur comme fer.
Mais, il y a une série de mais qui incitent à penser qu'une hirondelle
ne fait pas obligatoirement le printemps.
Le phénomène Vignolles est, en effet, exclusivement parisien.
Il est marqué par un activisme (étudiant ?) dont la baudruche
a déjà commencé à se dégonfler. Il semble
avoir beaucoup de mal à se doter d'outils à la hauteur de ses
ambitions (un mensuel maigrelet, une revue semestrielle à la lisibilité
ardue, quelques brochures... on a du mal à croire qu'une organisation
qui revendique plusieurs milliers d'encartés ne puisse pas faire mieux).
Il pédale largement à coté du vélo de son projet
initial (un syndicat qui ne syndique presque exclusivement que des non-travailleurs,
et ce, sur des bases essentiellement idéologiques, ça s'appelle
une organisation spécifique). Il commence à être miné
par le combat des chefs. Et son arrogance commence sérieusement à
irriter un mouvement anarchiste qui lui fournit, par ailleurs, l'essentiel de
ses troupes.
Bref, avec le temps, il risque d'y avoir de plus en plus loin, de la coupe aux
lèvres.
Mais on en n'est pas encore là, et en attendant, la CNT-Vignolles (et
c'est son mérite principal) continue de surfer sur le ras le bol d'un
mouvement libertaire en mal d'unité et d'action.
L'anarchisme social, qui, à la base et sur le terrain, émerge
dans l'ensemble du mouvement libertaire, plonge, lui aussi, ses racines dans
ce ras le bol. Mais, contrairement à la CNT-Vignolles, il ne se réclame
d'aucun des vieux clivages d'antan de l'anarchisme. Mieux, c'est en opposition
à chacun de ces clivages qui portent en eux la division du mouvement
libertaire et son déphasage par rapport à la réalité,
qu'il se construit.
Les anarchistes de cette fin de siècle savent, en effet, qu'il ne sert
à rien de courir après des chimères d'une autre époque
et ils ont conscience de la nécessité et surtout de la possibilité
de construire un anarchisme adapté à son temps. Recentré
sur ses grands principes de toujours. Uni autour de l'addition du meilleur des
différents héritages historiques (individualisme, communisme libertaire
et anarcho-syndicalisme ne sont pas sans aspects positifs). Et animé
d'une volonté farouche de s'inscrire dans le réel social, qu'il
soit de luttes protestataires ou d'alternatives sociales.
Les grands principes de l'anarchisme sont clairs. ! Une critique radicale de
l'exploitation capitaliste et des aliénations qu'elle induit (surconsommation,
individualisme forcené, marchandisation de tous les aspects de la vie...
fondant une logique de servitude volontaire). ! Une critique tout aussi radicale
de la domination et de l'État, non seulement en tant qu'il est le bras
armé des classes dominantes mais également comme classe en tant
que telle, comme nomenklatura, tout à la fois cause et effet de la division
sociale. ! Un combat permanent et non hiérarchisé contre toutes
les formes d'oppression de l'être humain par l'être humain (qu'elle
soit sexuelle, raciste, sociale, culturelle, familiale...). ! Une lutte de tous
les instants pour la liberté de chacun et de tous... et la vie qui va
avec. ! Pour l'égalité économique et sociale (L'égalité
politique restera un mensonge tant qu'il n'y aura pas d'égalité
économique et sociale, Bakounine). ! La socialisation des moyens de production.
! L'autogestion généralisée. ! Le fédéralisme
libertaire. ! La libre association d'Égaux. ! L'abolition des frontières,
des armées, des prisons et des polices. ! La réunification d'un
corps social aujourd'hui profondément divisé et fracturé.
! L'entraide. ! L'élaboration d'une nouvelle synthèse entre le
collectif et l'individuel. ! Une gestion des ressources de la planète
bannissant le pillage. ! Le partage de ces mêmes ressources et la mondialisation
de leur gestion...
Ce sont ces grands principes communs à tous les clivages d'antan et à
toutes les chapelles du moment qui constituent l'âme du mouvement libertaire,
qui sont au cœur de son unité et qui le distinguent clairement des autres
courants des mouvement socialiste et ouvrier. Ce sont ces postulats qui font
que tous les anars du monde se sont toujours dressés contre tous les
pouvoirs (petits et grands). Qu'ils ont toujours combattu toutes les dictatures,
toutes les périodes de transition (où on reporte systématiquement
à demain ce qu'on pourrait faire le jour même) et tous les misérabilismes
caritatifs qui sont le pain quotidien de toutes les gestions associatives réformistes
du capitalisme. Ce sont eux qui font que toutes les tribus du mouvement libertaire
aiment à faire ripaille en bouffant du curé, de l'imam, du moine
bouddhiste, du rabbin, du bourgeois, du patron, du flic, du militaire, du bureaucrate,
du technocrate, du politicard...
C'est autour de leur énoncé que l'anarchisme social a commencé
son travail de digestion et, disons-le, de synthèse de ses vieux clivages.
Qu'il a entrepris, à la base et dans toutes les tribus, une formulation
unitaire d'un anarchisme du futur s'appropriant sans vergogne le meilleur de
cet héritage historique.
C'est autour de leur remise en forme qu'il arc-boute sa volonté d'inscrire
le rêve libertaire d'un autre futur dans le réel social du présent.
Mais, s'il suffisait d'un retour aux sources des grands principes de toujours.
S'il suffisait d'ouvrir les yeux sur les échecs patents des clivages
historiques, sur leur prétention d'hégémonie sur le mouvement
libertaire et sur leurs tentatives de peser sur l'histoire contemporaine. S'il
suffisait de faire preuve de bon sens en s'accaparant le meilleur des uns et
des autres, de se lancer dans l'action tous azimuts... pour unifier le mouvement
libertaire et l'habiller de crédibilité et d'efficacité,
ça se saurait et ce serait depuis longtemps !
Toutes ces conditions, si elles relèvent de l'évidence du nécessaire
sont, en effet, loin d'être suffisantes pour aboutir à ce résultat.
Un projet libertaire
pour le XXIème siècle
Pour accéder à la crédibilité, l'anarchisme social,
non content de devoir se ressourcer, de devoir sortir de l'impasse de ses particularismes
poussiéreux, de devoir se reformuler en synthétisant le meilleur
de chacun et de devoir passer le bleu de chauffe d'un militantisme social, doit
également, et surtout, rompre avec un fatras de croyances et de mythes
d'un autre âge tous plus surréalistes les uns que les autres.
En l'an 2000, en effet, il est tout simplement impensable de croire ou de laisser
croire que le capitalisme se réduit à 200 familles ou 200 multinationales
exploitant férocement une brave classe ouvrière qui, si elle n'était
pas guidée par de mauvais bergers politiques et syndicaux, marcherait
spontanément (en chantant) sur le chemin (tapissé de roses rouges
et noires) menant au communisme libertaire.
Il n'est pas plus pensable de croire ou de laisser croire que par la seule grâce
de l'évangélisation, de la distributions massive de tracts, de
collages tout aussi massifs d'affiches peu ou prou lisibles, de la publication
de quelques livres et brochures, de la tenue d'au moins autant de réunions
publiques et de meetings plus ou moins confidentiels, de l'activisme forcené
de quelques dizaines voire quelques centaines de groupes et de syndicats, de
leur immersion dans quelques jacqueries et quelques mouvements sociaux subitement
convertis aux vertus de la radicalité... une révolution, toute
de barricades s'érigeant en un soir (le grand), surgira magiquement et
rayera d'un trait de plume le capitalisme de la carte de l'histoire.
Il est criminel de croire, ou de laisser croire, que couper quelques têtes
(au début) et se baigner dans les fleuves de sang d'une guerre civile
"libératrice" annoncée, fera avancer en quoi que ce
soit le schmilblick de la rupture avec le capitalisme et celui de l'édification
d'une société libertaire.
Il est carrément stupide de croire ou de laisser croire que nous allons
refaire le monde en trois jours (mieux que dieu), sans plan, sans expérience,
sans avoir jamais manié la truelle et, dans les mêmes conditions,
édifier des palais sur des ruines fumantes.
Il faut avoir le courage de le dire : le capitalisme est un système social
et sociétaire d'une extrême complexité. Ses victimes, pour
innombrables qu'elles soient, ne sont ni unies ni demandeuses d'un changement
social radical surtout quand il est frappé du sceau de l'aventurisme
révolutionnaire. Une bonne partie de la société (les retraités,
les petits paysans, artisans, commerçants..., et un pourcentage non négligeable
des classes moyennes) n'est pas obligatoirement du côté du manche
et a besoin d'être convaincue du bien-fondé et de l'intérêt
(pour elle-même) d'un chambardement social radical. Zigouiller 200 familles
ou 200 conseils d'administration de 200 multinationales ne fera pas changer
le Vieux Monde de bases.
Rêver de barricades et de guerre civile est lamentable. S'imaginer qu'une
société libertaire puisse voir le jour dans de telles circonstances,
sans qu'une alternative au capitalisme ait pu être longuement discutée,
élaborée, profilée, expérimentée dans ses
grandes lignes comme dans ses petits détails, testée dans un certain
nombre d'alternatives exemplaires et proposée à l'adhésion
de la population, est grotesque...
Jadis, tout cela a pu (encore que !) être de circonstance. Mais à
l'heure actuelle, il est évident que personne ne peut marcher dans un
plan aussi absurde que celui là !
Bref, si l'anarchisme social, fort de sa refondation et de son unification,
veut regarder le siècle à venir dans les yeux, il lui faudra se
débarrasser des guenilles de la nostalgie. Et, il devra expliquer comment
il entend abattre le capitalisme, en arracher les racines, par quoi il va le
remplacer et en quoi le peuple tout entier a intérêt à ce
bouleversement social.
En un mot comme en cent, il va devoir définir et populariser une conception
de la révolution crédible pour l'homme de la rue.
À première vue, cette nécessité de passer du pleurnichement
(qui tient lieu d'argumentaire aux vaincus de toujours) à la force tranquille
d'explications, de recherches de consensus et d'alliances (qui est l'apanage
de tous les vainqueurs de demain) relève, pour les z'anars, de la révolution
copernicienne.
Reste que cette révolution copernicienne a déjà commencé
et que tous celles et ceux qui estiment que l'anarchisme social a mieux à
faire que de se contenter d'être un bel idéal médaillé
de défaites systématiques, la mèneront au bout.
Une stratégie pour vaincre
S'attacher à ré-analyser le capitalisme (ou à en réactualiser
l'analyse), à redéfinir le comment d'une rupture révolutionnaire
et à élaborer un projet social et sociétaire susceptible
de susciter le désir des populations, tel est assurément le programme,
et, donc, le pourquoi et la base d'une unité du mouvement libertaire.
Tous les militants sérieux le savent, il ne suffit pas d'avoir des beaux
principes, de beaux discours, de belles idées et de bonnes jambes pour
réussir. S'il en était ainsi nous aurions réussi depuis
longtemps.
Il faut aussi, et surtout, être capable de tracer le chemin qui mène
à la victoire. Il faut être capable de jauger l'adversaire. De
savoir de combien de forces on dispose pour mener un projet à son terme.
Et de s'adjoindre le renfort, et mieux encore, l'adhésion du voisinage,
pour transformer un rêve en aventure collective et partagée.
De ce fait, tous les cœurs purs d'un anarchisme aujourd'hui encore éclaté
à l'infini de divisions idéologiques moribondes et de guerre des
boutons entre sacristies rabougries, s'ils veulent faire aboutir leur rêve,
devront élaborer une stratégie à la hauteur de leur volonté.
Or, c'est un fait, même en s'unissant, devenant intelligents et crédibles,
les anarchistes (même sociaux) ne seront jamais majoritaires dans la société.
Dans le meilleur des cas, parce que la perspective de la liberté, de
l'égalité, de l'autogestion et, disons-le, du bonheur, effrayera
toujours le marais du tout venant d'une espèce humaine solidement installée
dans un équilibre névrotique tout de peur de mourir et de désir
de vivre, nous ne pourrons jamais aller au-delà de l'extraordinaire d'une
forte minorité.
De cela, il faut avoir conscience et s'en marteler l'entendement. Car, mine
de rien, ça change tout.
Si, en effet, nous ne sommes qu'une poignée et, que, même en mettant
le turbo de l'unité, de la refondation, de la rénovation et de
l'intelligence, nous ne pouvons espérer qu'être une minorité,
fût-elle forte, il nous faudra, d'une manière ou d'une autre, rallier
d'autres militants et d'autres forces, non-libertaires, à l'aventure
de la réalisation de notre projet.
Là est sûrement le sens ontologique de la nécessité
de l'unité d'un mouvement libertaire.
Car, s'unir entre soi pour pouvoir mieux s'allier avec d'autres, afin de mettre
toutes les chances de son côté dans la mise en œuvre et l'aboutissement
du rêve et du projet social libertaire, relève tout simplement
de l'évidence de la nécessité .
Mais, de quelles alliances s'agit-il ? Avec qui et sur quelles bases les réaliser
? Où se situe la frontière entre le compromis et la compromission,
entre les vrais et les faux amis ? Une société libertaire sera-t-elle
libertaire dans tous ses aspects (et donc, ethniquement pure - une secte ?)
ou bien libertaire dans ses modes de fonctionnement ? Peut-on concevoir une
société libertaire peuplée de nombreux voire d'une majorité
de non-libertaires adhérant à des fonctionnements sociaux libertaires
? Une société libertaire est-elle, par essence, totalitaire (à
la mode libertaire, s'entend), figée à jamais dans l'utopie cadavérique
d'une perfection qui ne sera jamais de ce monde, ou bien un bouillonnement incessant
de logiques libertaires porteuses d'une évolution permanente dans la
recherches de consensus sans cesse à redéfinir ? Avons-nous le
désir et la volonté de rallier nos voisins à des analyses
et des rêves dont nous estimons qu'ils constituent l'aventure qui vaut
la peine d'être vécue ? Avons-nous le désir et la volonté
de convaincre sans pour autant céder à la tentation de l'évangélisation
et à celle, sans avenir, de l'inquisition ? Croyons-nous vraiment en
ce que nous racontons ? Qu'avons-nous à redouter de la confrontation
? Sommes-nous prêts à garantir, dans le cadre d'un fédéralisme
libertaire construit par tous, l'autonomie de certains ?
Bref, avec qui et comment s'allier pour faire triompher, autrement que par le
mythe d'une émeute et celui d'un coup de force, un idéal dont
nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu'il est plus que largement
au-dessus du lot de tout ce qui existe aujourd'hui sur le marché de la
révolte et du rêve ?
Les questions sont clairement posées ! Et, personne, parmi ceux qui se
targuent aujourd'hui de vouloir changer le monde en se drapant du noir libertaire,
n'échappera à y répondre !
Se reposer en ânonnant des nostalgies certifiées, en pleurant sur
le passé, le présent et l'avenir au motif que les autres sont
d'affreux méchants ou bien oser la liberté de l'aventure de la
confrontation de son rêve au réel du moment, telle a été,
est, et sera toujours la question !
Dans ces conditions, on voudra bien ne pas nous tenir rigueur (malgré
nos années de boutiques) d'un parti pris non ambigu en faveur d'un nouvel
internationalisme libertaire qui déborde les frontières actuelles
des tribus.
D'une utopie réfléchie qui débouche enfin sur autre chose
que des lamentations de fin de soirées... arrosées.
On peut bien rêver ! !
L'unité :
avec qui ?
Dès lors que l'on a défini les bases de l'unité, il est
aisé de savoir avec qui on va s'unir.
Rappelons-en les grands axes ! abandon (pour cause de faillite) des vieux clivages
individualistes, anarcho-syndicalistes, communistes libertaires, autonomes-indépendants...
! définition d'un anarchisme d'aujourd'hui arc-bouté sur le noyau
dur de ses principes et l'énoncé (en théorie et en pratique)
d'un projet de société libertaire crédible (parce qu'en
phase avec notre époque) et désirable ! définition du comment
pourrait s'effectuer le passage du capitalisme à cette société
libertaire et, dans cette perspective, abandon sans ambiguïté de
mythifications du style grand-soir-barricades ou insurrection spontanée
de la population, refus de s'engager dans l'engrenage d'une guerre civile charriant
des flots de cadavres, et redéfinition d'une rupture révolutionnaire
crédible ! élaboration d'une stratégie où l'unité
libertaire s'avère une nécessité pour pouvoir peser sur
les alliances que nous serons amenés à conclure pour faire la
révolution et faire aboutir notre projet de société.
Nous nous unirons, en effet, avec tous ceux et toutes celles qui adhéreront
à ces grands axes.
À l'évidence, toutes celles et tous ceux (ils sont de moins en
moins nombreux) qui persistent à croire en la pertinence de tel ou tel
des vieux clivages de l'anarchisme de papa ne nous rejoindront pas et poursuivront
leur bonhomme de chemin individualiste, anarcho-syndicaliste, communiste libertaire,
autonome-anti-organisationnel... ou les juxtapositions de leurs précarrés
farouches dans la grande famille du plus petit dénominateur commun.
À l'évidence, également, les représentations organisationnelles
de ces vieux clivages ne nous rejoindront pas davantage (par nature, les institutions
répugnent au suicide) et poursuivront leur bonhomme de chemin dans la
voie sans issue de leurs rabâchages respectifs.
Et si d'aventure, il en étaient qui voulaient nous rejoindre tout de
suite, il conviendra de s'en méfier comme de la peste (dans quelques
années, quand nous serons devenus incontournables, et qu'elles se seront
vidées de leur substance sectaire et de leur substance tout court, ce
sera avec plaisir).
Il nous faudra leur expliquer que l'on n'a jamais fait du neuf avec du vieux
et encore moins de l'or avec du plomb.
À l'évidence, encore, toutes celles et tous ceux (et ils sont
de plus en plus nombreux) qui ont l'adhésion à telle ou telle
structure libertaire, de hasard ou non sectaire, et qui sont la chair et le
sang de cet anarchisme social qui émerge ici et là, devraient
se sentir concernés par cette aventure vers l'unité du mouvement
libertaire.
À l'évidence, enfin, toutes celles et tous ceux qui, sans se référer
explicitement à l'idéal libertaire ou au mouvement libertaire,
s'inscrivent dans des démarches et des pratiques qui le sont largement,
sont invités à nous rejoindre et, un certain nombre d'entre elles
et d'entre eux, nous rejoindront à plus ou moins brève échéance.
En clair, l'unité du mouvement libertaire se fera en dehors du champ
clos de ses clivages traditionnels... avec des libertaires de tous bords et
de tous horizons désireux de faire s'épanouir l'anarchisme social
qu'ils construisent déjà aujourd'hui... et avec des non-libertaires
qui, à leur manière, sont engagés dans la même aventure.
C'est une unité qui concerne (et s'adresse à) toutes celles et
tous ceux... ! Qui font leurs, officiellement ou de fait, les grands principes
de toujours de l'anarchisme... ! Qui affirment que ces grands principes sont
chaque jour un peu plus d'actualité... ! Qui ont envie d'en faire l'âme
d'un projet de société adapté à notre époque...
! Qui estiment que ce projet se doit de préciser les modalités
de sa mise en œuvre (re-définition d'une rupture révolutionnaire
avec le système capitaliste), de l'inscrire de manière crédible
dans la réalité et de le populariser (ce qui implique de rompre
avec l'ânonnement irresponsable de nostalgies sanguinaires)... ! Qui ont
conscience qu'il leur faudra mouiller leur chemise, longtemps, pour faire aboutir
ce projet... ! Qui savent qu'il faut être nombreux pour mener à
terme un tel projet, d'où la nécessité de s'unir entre
libertaires pour peser sur les indispensables alliances à construire
entre libertaires et non-libertaires.
C'est une unité qui concerne (et s'adresse à) ! des militant/e/s
politiques, syndicaux, associatifs, culturels ! aux structures de base de leurs
organisations respectives ! aux initiatives spécifiques (athénées,
centres et groupes, communautés, collectivités, coopératives
de production ou de consommation, maisons occupées, écoles libertaires
ou antiautoritaires...) ! à des groupements, regroupements, coordinations,
réseaux... porteurs de transversalités (groupes de femmes, d'homos/lesbiennes,
d'écologie sociale, opposés à la mondialisation capitaliste,
anti-cléricaux, anti-fascistes, anti-militaristes, d'actions directes
non-violentes...).
C'est une unité qui, parce qu'elle est encore à construire (et
parce qu'elle est à construire avec d'autres que les militant/e/s 100
% pur sucre d'un anarchisme essentiellement idéologique) rompt délibérément
avec les tentatives d'unification organisationnelle du passé du mouvement
libertaire qui se fondaient sur la volonté d'asseoir une hégémonie
ou sur la résignation au foutoir d'une juxtaposition d'autonomies farouches.
C'est une unité qui, sans être fermée à l'histoire
(il n'y a pas que du négatif dans l'héritage des clivages anciens,
loin s'en faut), se veut, avant tout, ouverte sur l'avenir en travaillant le
présent.
C'est une unité qui ne vise pas à créer une division supplémentaire
dans le mouvement libertaire (elle existe déjà) et qui n'entend
nullement polémiquer avec qui que ce soit.
C'est une unité qui n'a pour seule ambition que celle de rassembler tout
ce qui peut l'être (et même davantage), qui se veut exclusivement
tournée vers le positif de l'élaboration et de la mise en œuvre
du projet libertaire, et qui laissera à la seule histoire le soin de
juger du bien ou du mal-fondé de sa démarche.
C'est une unité qui se doit de définir la nature et la fonction
de son mode d'organisation. !
L'unité :
comment ?
Dès lors que l'on a défini sur quelles bases et avec qui peut
se faire l'unité du mouvement libertaire, on sait au moins quelle forme
elle ne prendra pas.
Les choses sont, en effet, claires.
L'unité à venir du mouvement libertaire ne prendra pas la forme
d'un cartel de l'existant organisationnel, qu'il soit d'hégémonie,
de ralliement des plus faibles, d'addition d'épiceries ou de juxtaposition
de féodalités.
De ce point de vue, un mouvement libertaire à la mode de l'Espagne révolutionnaire
de 1936, avec une locomotive attrape-tout (la CNT), une avant-garde éclairée
(la FAI) conduisant la locomotive, contrôlant les billets des voyageurs
et faisant passer des visites médicales aux chauffeurs de la loco non
issus du sérail, et quelques satellites mâtinés de courroies
de transmission (les Jeunesses Libertaires, les Athénées Libertaires...
mais pas les Mujeres Libres, tant la volonté unitaire du mouvement de
femmes était empreinte d'une exigence d'autonomie), n'est ni d'actualité
ni souhaité.
Mais alors, quelle forme pourrait, donc, bien prendre l'unité du mouvement
libertaire du XXIème siècle ?
De la fonction de l'organisation
Si, s'unir, c'est nécessairement s'organiser, encore convient-il de s'accorder
sur le comment de la chose et d'en définir le pourquoi et la fonction
!
L'organisation doit-elle se mettre en place uniquement parce qu'elle est nécessaire
à l'unité ?
A-t-elle pour but de faire prendre de la densité à un point de
vue particulier pour lui permettre de s'imposer à la majorité
?
Vise-t-elle à fabriquer un outil destiné à imposer un projet
politique et social à des masses "ignorantes" ou à créer
un support pour essayer de convaincre le plus grand nombre et, sans pour autant
se renier, dégager un maximum de consensus avec ce plus grand nombre
? Est-elle d'essence avant-gardiste ou de tonalité minorité agissante
?
Se doit-elle de rechercher des consensus en son sein ou s'axer sur une confrontation
interne préparant à une guerre avec l'extérieur ?
A-t-elle pour but d'uniformiser ou d'unir des différences ?
A-t-elle un terrain d'élection (pardon, d'action) particulier ou se fixe-t-elle
comme objectif de subvertir tous les espaces de l'aliénation ? Se doit-elle
d'établir des hiérarchies dans l'espace-temps du changement en
privilégiant le politique, l'économique, le social, la liberté,
la fraternité, l'égalité... ou bien se battre, tout de
suite, avec la même rage, ici, là et ailleurs ?
A-t-elle pour mission d'investir les luttes d'un front principal en déléguant
la gestion de la lutte sur des fronts secondaires à des partenaires secondaires...
ou de mener de front, avec un maximum de partenaires égaux, une bagarre
généralisée sur tous les fronts ?
A-t-elle pour but de détruire ou de construire ? De faire dans le protestataire
ou dans l'alternatif ? D'être dans les mouvements sociaux ou d'édifier
le parti ? D'imposer ou de rallier ? De construire des rapports de force pour
anéantir ses alliés ou pour les convaincre ? D'être efficace
à court terme ou à long terme ? De fédérer ou de
centraliser ? D'armer les milices populaires ou de les militariser ? De verticaliser
des révoltes ou de favoriser le développement et l'autonomie de
leurs transversalités ? De distribuer les poissons pêchés
par quelques-uns ou d'apprendre à pêcher au plus grand nombre ?
De guider ou d'accompagner ? D'énoncer des savoirs ou de mettre en place
les moyens de leur construction ? De semer ou de récolter ? De le faire
seule ou avec d'autres ? De construire des logements pour tous avec tous ou
de s'emparer de ceux existants ? D'éduquer ou de punir ? De faire l'amour
ou de baiser ?
À l'évidence, même les non-libertaires en ont soupé
des "avant-gardes", des généraux sans troupes, des guides
suprêmes, des petits livres rouges (ou noirs), des Khmers noirs (ou noir-et-rouge),
des détenteurs de la vérité révélée,
des petits et des grands chefs, des soi-disant essentiels et de leurs soi-disant
accessoires, des pseudo-priorités et des pseudo-non-priorités,
des sommets et des bases, des hiérarchies, du centralisme, des obsédés
de l'efficacité à tout prix comme des coupeurs de cheveu en quatre,
des introspectifs immobiles, des phraseurs impénitents, des forcenés
du moi-je et des patriotes de toutes les indépendances.
La messe léniniste et/ou je-m'en-foutiste est dite, depuis déjà
un certain temps, chez les libertaires.
S'organiser n'a désormais de sens que si ça rend plus uni, plus
fort, plus libre et plus heureux.
S'organiser, c'est s'associer librement avec d'autres, Égaux.
Celles et ceux avec qui on a beaucoup, et en tout cas l'essentiel, en commun.
Cela consiste à toujours mettre l'accent sur ce qui unit et à
gérer par le débat et dans le respect réciproque, ce qui
différencie.
C'est avoir conscience qu'en s'associant avec ses Égaux on est obligatoirement
plus fort, individuellement et collectivement, dans les rapports que l'on entretient
avec son environnement social, que ce soit en terme de luttes d'opposition ou
de mises en œuvre de projets alternatifs. C'est vouloir évoluer dans
un espace de positivité, de confiance, de fraternité et de liberté.
C'est, au bout du compte, rechercher le partage d'un certain bonheur d'être
et d'agir avec les autres, Égaux. Avec toujours plus d'Égaux.
Tous les libertaires qui s'organisent aspirent à cela. Et elles/ils ont
raison. Car, il n'est vraiment d'aucun intérêt de s'organiser pour
se prendre la tête, se bouffer le nez ou s'arracher les cheveux dans des
chipotages sans fin, des rivalités immatures, des concurrences adolescentes,
des bagarres de chiffonniers et des sentences d'exclusion.
Oh, bien sûr, il s'agit là de bons sentiments, de rêveries
et, disons-le, de chimères dont chacun sait (quand il a le courage de
regarder les choses en face) qu'ils ne valent pas un rouble à l'épreuve
du feu de la réalité.
Car, la réalité n'est pas, n'a jamais été et ne
sera jamais de cet ordre-là !
De même, en effet, que l'être humain n'est ni bon ni mauvais en
soi, et que malgré toutes les éducations susceptibles de le faire
accéder à la civilisation, ses pulsions "innées"
s'inviteront toujours au bal, l'organisation, parce qu'elle assemble, rassemble
et réunit des individus particuliers, d'éducations, d'expériences
et de pulsions... sera toujours un espace de confrontation et de quête
de pouvoir.
Il faut avoir conscience. Non pour se mettre à pleurnicher sur la méchanceté
des autres et du collectif, ou pour se retirer avec majesté sur son île
déserte, mais pour essayer de gérer le problème au mieux
ou plutôt, au moins mal.
Dans cette optique, plutôt que de nier les logiques de pouvoir qui traverseront
toujours toutes les formes d'organisation, mieux vaut (si on pense que l'organisation
apportera toujours plus que l'inorganisation) en prendre son parti et analyser
ces logiques, les nommer, et faire en sorte d'en limiter les capacités
de nuisance.
C'est ainsi que, si toute organisation libertaire est porteuse, non de verticalité,
mais de centralité (comment pourrait-il en être autrement, et est-ce
un mal en soi ?), l'anarchisme social devra s'attacher à borner l'espace
de cette centralité, à mettre en œuvre des contre-poids d'autonomies
et surtout de transversalités, des espaces de gestion des conflits.
C'est ainsi que, si toute organisation a vocation à prendre des décisions
(dont il est flagrant qu'elles ne pourront jamais agréer à tout
le monde), s'imaginer que l'on puisse les prendre toujours à l'unanimité
revient à se condamner à ne pouvoir en prendre aucune. D'importance,
s'entend !
Car (sous peine de verser en permanence dans des compromis boiteux ou de ne
jamais rien décider dans des matières sensibles) dans un espace
de liberté et de débats comme l'est une organisation libertaire,
une décision collective n'a le choix qu'entre être celle d'une
majorité ou être celle d'une minorité.
Aussi, s'attacher à définir des seuils de majorité (adaptés
à la nature de la décision à prendre) qui permettent la
fondation de larges consensus (prenant en compte l'apport des minorités),
constitue une approche largement plus libertaire que l'incantation des partisans
d'une unanimité permanente qui, non seulement parce qu'ils nient la réalité,
privent notre être collectif de toute véritable prise de décision
autre... qu'incantatoire, mais de plus, se font les chantres d'une véritable
dictature de la minorité (voire même d'un seul individu) sur l'écrasante
majorité.
Ensuite, que la ou les minorités puissent continuer à exprimer
leurs points de vue particuliers, qu'elles puissent expérimenter leurs
options minoritaires, qu'elles puissent remettre en débat les décisions
majoritaires... cela tombe sous le sens libertaire. Comme tombe sous le sens
libertaire qu'on n'a pas encore trouvé de meilleur moyen pour se compter
que un humain égale une voix.
Bref, au regard des fonctionnements actuels des organisations libertaires (qu'elles
se donnent les moyens de prendre des décisions ou qu'elles mettent l'autonomie
individuelle au-dessus de tout), il est clair que le chemin sera encore long
pour arriver à une synthèse novatrice et équilibrée
(respect de l'autonomie individuelle alliée à une capacité
d'action collective) de la forme à venir de l'organisation de l'unité
du mouvement libertaire.
Quant à nous, nous pensons que l'anarchisme social, dont la démarche
est fondamentalement unitaire et pragmatique, est le mieux à même
de redéfinir ce bon sens du nécessaire organisationnel en formes
libertaires.
De la nature de l'organisation
Le mouvement libertaire existe aujourd'hui, de fait, ici et là...
par l'existence et la conscience de valeurs communes à la plupart des
libertaires...
par l'existence et la conscience d'un projet commun à la plupart des
libertaires...
par l'existence d'une volonté commune à la
plupart des libertaires d'unité et d'action.
Dans le cas présent, l'existence précédera toujours la
conscience.
Ce mouvement, cependant, existe sans encore vraiment exister.
Les petites mains de l'anarchisme social qui en sont l'âme (dans les organisations
labelisées comme dans les initiatives spécifiques et/ou autonomes),
si elles mettent l'unité du mouvement en actes, à la base et au
quotidien, bloquent, en effet, à un moment ou à un autre. Elles
hésitent. S'interrogent. Tournent autour du pot. Font un pas en avant
et deux pas en arrière. Puis deux pas en arrière et un pas en
avant. Car, que faire ? Et comment faire pour arriver à cette unité
à laquelle elles aspirent ?
Toutes et tous sont attachés à leurs organisations/tribus respectives,
et se demandent quelle forme pourrait prendre cette unité ?
Un mouvement libertaire, oui, mais quelle en sera la nature ?
S'agit-il de se borner à additionner les bouts de ficelle et autres expédients
de l'existant ? Ça n'aurait assurément rien d'exaltant et ce serait
la porte ouverte à toutes les expéditions hégémoniques.
S'agit-il de dissoudre les institutions libertaires du moment et/ou de les fusionner
en une seule, la belle, la grande et unitaire énième organisation
libertaire ? Ça n'aurait assurément rien de beaucoup plus exaltant
et ça reste encore moins probable.
Bref, comme aurait dit le grand Lénine, que faire ?
Est-il besoin de le préciser, nous n'avons pas de lapin à sortir
avec une baguette magique de notre chapeau. Si tel était le cas, mais
c'est bien sûr, on en aurait déjà entendu parler !
Reste que, si l'addition ou la fusion de l'existant s'avèrent incapables
de porter le projet unitaire de l'anarchisme social de demain, l'ébauche
d'une solution est sans doute à rechercher en dehors des sentiers battus
de l'histoire de la quête de l'unité.
Unir ce qui existe, ou unir ce qui pourrait exister ? La question n'est pas
mineure. Elle vaut, en tout cas, d'être posée. Et, donc, posons-la
!
Et si, en plus d'appeler à l'unité dans les rangs politiques,
syndicaux et autres de la représentation libertaire estampillée
(et/ou auto-estampillée), on prenait langue avec des individus, groupes,
réseaux, structures... qui, à leur manière, sur les terrains
de luttes qu'ils ont choisi d'occuper, ont dans le cœur un monde nouveau jumeau
de celui auquel nous aspirons ?
Et si, comme la grande et mythique CNT espagnole de la plus grande révolution
sociale de tous les temps, nous nous engagions dans la voie d'une unification,
d'une union et d'une unité...
! Avec des centralités politiques et syndicales...
! Avec des transversalités du style groupes de femmes, d'homos/ lesbiennes,
d'écologie sociale, de désobéissance civile face à
la mondialisation capitaliste, anti-cléricaux, anti-fascistes, anti-militaristes,
d'actions directes non-violentes solidaires des sans-papiers, de solidarité
concrète Nord-Sud...
! Avec des autonomies du genre : alternatives de vie, écoles paral-lèles,
communautés/collectivité agricoles/urbaines, coopératives
de production ou de consommation, systèmes d'échanges locaux,
radios, librairies, labels culturels, imprimeries, épiceries bio libertaires..?
Et si nous sortions notre rêve unitaire libertaire du champ clos de l'idéologique
pour le lancer à l'assaut du concret ?
Et si, ce faisant, nous remettions le rêve révolutionnaire sur
ses pieds en désertant le discours politique pour oser le réel
social ?
Et si, on se lançait, tout simplement dans l'aventure d'un mouvement
social libertaire ?
Ce qui vaut la peine d'être fait
vaut la peine de l'être bien !
Il faut voir les choses en face. Nous ne sommes qu'une poignée, et comme
toujours dans ces cas là, profondément divisés (l'ennemi
principal étant inaccessible, le syndrome groupusculaire fait du voisin
le plus proche, le principal ennemi).
Nos idées sont belles comme la lumière du jour mais nous peinons
à les habiller d'un projet social en phase avec les réalités
de notre époque et nous nous contentons souvent, dès lors qu'il
nous faut expliquer comment mettre ce projet en œuvre, d'esquiver la question
en nous réfugiant dans la nostalgie et le mime d'un passé glorieux.
Bref, nous partons de très loin et il nous faudra un temps certain avant
de refonder notre pensée, de rénover notre projet et de concrétiser
une unité véritable (autre que d'hégémonie ou de
juxtaposition) du mouvement libertaire.
Cela n'est, bien évidement, pas grave en soi, car notre insignifiance
numérique ne nous met pas, unis ou non, en situation de pouvoir peser
sur la réalité globale de la société.
Mais, justement, parce que l'avenir du monde ne dépend nullement de nos
petites histoires, cela vaut sans doute la peine de prendre le temps de faire,
et de bien faire, ce qui mérite de l'être... et ce qui peut l'être.
Ce qui mérite de l'être, c'est de nous unir. De re-formuler, ensemble,
ce qui nous unit. D'élaborer, ensemble, un projet de société
libertaire crédible et de tracer, ensemble, le chemin susceptible de
conduire à son avènement. De réfléchir, ensemble,
aux stratégies qui nous permettront, en nous alliant à d'autres,
d'abattre le Vieux Monde en ouvrant le plus grand possible l'hypothèse
d'une alternative libertaire.
Ce qui peut l'être, c'est de poursuivre et d'amplifier, à la base
et sur le terrain des luttes, les unités d'action qui existent déjà.
C'est d'aller au-delà de cette réalité en prenant l'initiative
de rencontres pour l'unité du mouvement libertaire. En institutionnalisant
ces rencontres. En mettant sur le papier ce qui ressort de ces rencontres. En
se fixant des objectifs et des échéances. En invitant un maximum
de libertaires ou de compagnons de route à ces rencontres. En nous mobilisant
dans nos organisations, réseaux, tribus, structures respectives pour
convaincre nos "compatriotes" respectifs du bien-fondé de notre
démarche unitaire. En apparaissant ensemble, par-delà nos spécificités.
En signant des textes et des communiqués communs. En initiant la mise
en place de Collectifs pour l'unité du mouvement libertaire, à
la base. En nous réclamant, d'ores et déjà, d'un mouvement
libertaire uni !
Ce qui peut l'être ne relève donc en rien du flamboyant d'un discours,
d'une action d'éclat ou d'une rupture épistémologique avec
notre passé et notre présent, mais de l'aube de nos volontés
de faire avancer ce processus difficile.
Mais, il faut le savoir, en faisant simplement cela, c'est-à-dire en
ne reniant aucun de nos attachements à nos origines respectives, nous
allons, chacune et chacun d'entre nous, être critiqués dans nos
patries respectives.
Les sectaires, conservateurs et autres partisans de l'immobilisme de tous bords
vont très mal vivre que nous puissions restés attachés
à nos identités et à notre présent tout en osant
clairement notre internationalisme (inter-tribalisme ?) libertaire. Ils vont,
donc, tenter de nous briser. Et il va nous falloir beaucoup de courage pour
continuer à rester dedans tout en étant, déjà, ailleurs,
dans le futur en gestation.
L'unité du mouvement libertaire est à ce prix. Au prix de cette
douleur qui consiste, sans se renier, à se dépasser. À
aller au-delà !
Camarades des organisations labelisées, des tribus, des réseaux,
des tendances et des sous-tendances... qui toutes et tous, êtes les artisans
et l'âme de l'anarchisme social... il faut que vous sachiez que ça
va être dur et long !
L'unité du mouvement libertaire est un combat. L'évidence de l'intérêt
de notre union est un combat. Et un combat contre nos propres structures et
un certain nombre de nos proches. Et à l'instar de tous les combats,
il n'est pas gagnée d'avance. Et il nous faudra sûrement accepter
de perdre des batailles.
Mais, parce que la vie triomphera toujours de la mort, parce que le bon sens
prévaudra toujours sur le non-sens, parce que la nécessité
s'imposera toujours aux dogmes, parce que l'idéal libertaire vaut mieux
que sa réalité actuelle... l'issue de cette lutte ne fait pas
l'ombre d'un doute.
Aujourd'hui, demain ou après demain, la fondation d'un mouvement libertaire
uni s'imposera comme une évidence !
Reste que, si nous voulons être maîtres de notre destin, il est
temps de nous retourner les manches ! Peut-on être plus clair ?
La vérité,
si je mens !
Essayer d'unir les différentes sensibilités du mouvement libertaire,
n'est-ce pas l'objectif de la Fédération Anarchiste, depuis toujours
? Le présent appel n'entérine-t-il pas un échec pour cette
organisation ?
Essayer d'unir, en son sein, les différentes sensibilités du mouvement
libertaire a, effectivement, toujours été l'objectif de la FA
mais dans les faits, il s'est toujours davantage agi de faire co-exister et
de juxtaposer que d'unir.
C'est la fameuse synthèse, dite de Sébastien Faure qui est au
cœur du projet organisationnel de la FA. Contrairement à celle de Voline
(voir document en page 37), dans les faits, elle ne parvient pas à synthétiser,
c'est-à-dire à transcender les particularismes pour faire émerger
une pensée nouvelle enrichie du meilleur des uns et des autres. Le mode
organisationnel de la FA prend acte que l'anarchisme est divisé en plusieurs
grandes tendances historiques et tente de les faire cohabiter dans une espèce
de grande famille. En clair, la FA ne va pas au-delà d'un rassemblement,
sur le mode de la juxtaposition d'identités particulières, qui
plus est, datées et aujourd'hui moribondes ! Le principe de l'unanimité
qui conditionne toute prise de décision est en parfaite adéquation
avec cette juxtaposition d'identités et, en toute logique, a toujours
conduit à une impossibilité de décider collectivement quoi
que ce soit d'important. En soi, le désir de vouloir rassembler des sensibilités
différentes n'est, bien sûr, pas une mauvaise chose et le présent
appel à l'unité du mouvement libertaire s'y réfère
explicitement. Reste que se contenter de faire cohabiter des identités
particulières (vidées depuis longtemps de leur substance) condamne
le désir d'unité et de rassemblement à l'immobilisme, au
conservatisme, au passéisme et à l'absence totale de perspectives.
L'échec de la FA, dans laquelle je milite depuis trente ans n'est pas
ailleurs. Un mouvement libertaire uni, s'il doit rassembler des identités
particulières et cultiver leurs autonomies, doit également, surtout,
donner un sens à l'union et être porteur de l'émergence
de quelque chose de nouveau à partir d'une synthèse, c'est-à-dire
d'un dépassement de l'existant. Si j'osais, je dirais que l'échec
principal de la FA réside dans son refus d'opérer une véritable
synthèse au cœur de son projet organisationnel. C'est ce que le présent
appel entend mettre en œuvre en se fixant comme objectif de rassembler pour
aider à l'accouchement de cet anarchisme social auquel aspirent la plupart
des militantes et militants libertaires.
C'est un appel à la vie et non à la survie. Et ça change
tout !
La CNT-Vignolles qui semble avoir actuellement le vent en poupe n'est-elle pas
susceptible d'unir, derrière elle, le mouvement libertaire ?
La CNT-Vignolles est tout à fait susceptible d'unir, derrière
elle, le mouvement libertaire. C'est, en tout cas, ce que certains généraux
sans troupes qui l'ont ralliée avec armes et bagages, espèrent
en leur for intérieur. Pour ce faire, il lui faudrait cependant réussir
à augmenter sérieusement ses effectifs et à se doter d'un
autre programme que le seul activisme à tout crin. Pour l'heure, cette
organisation surfe sur la vague de militants las de la stérilité
des divisions du mouvement libertaire et désireux de se plonger dans
l'action et le concret. C'est une vague essentiellement protestataire qui ne
durera que tant que le mouvement libertaire sera désuni. C'est une vague
qui pourrait s'amplifier si la CNT-Vignolles s'inscrivait dans la perspective
d'un mouvement libertaire uni autour d'un projet de refondation et de rénovation
de l'anarchisme social. Mais tel n'est pas le cas. Le syndicalisme même
à la sauce anarcho ou révolutionnaire n'est plus qu'un élément
parmi d'autres du changement social, et quant à s'imaginer que l'hégémonisme
puisse encore avoir une chance d'unifier le mouvement, c'est carrément
puéril. L'unité du mouvement libertaire ne se fera sûrement
pas contre la CNT-Vignolles et sa volonté d'action... mais, elle se fera
aussi avec d'autres, sur d'autres bases et avec d'autres perspectives.
L'unité du mouvement libertaire est-elle destinée à se
réaliser dans un seul cadre national ?
Dès ses origines, le mouvement anarchiste et nos anciens (bien avant
les capitalistes) avaient compris l'importance pour les prolétaires de
s'unir au niveau international. En ce temps là, les révolutionnaires,
et parmi eux les anarchistes, étaient largement en avance sur leur temps.
Aussi, à l'heure où le capitalisme organise sa mondialisation
cannibale, à l'heure où les nouveaux États continentaux
(Union Européenne, ALENA...) bouffent chaque jour un peu plus ce qui
reste des États nations de papa, serait-il incongru d'espérer
que les libertaires se remettent à renouer avec... le meilleur de leur
passé. Soyons clairs : la nécessité de l'unification des
libertaires au niveau international ne souffre pas discussion. Mais cela doit-il
prendre obligatoirement la forme d'une Internationale du passé, conçue
comme la simple addition d'organisations "nationales" qui représentent
"leurs" États ? Question subsidiaire : les libertaires doivent-ils
encore s'organiser dans les frontières déterminées par
des États... dont ils réclament la disparition ? Auraient-ils
quelque chose à perdre à s'organiser sur un plan transnational,
par continents, par régions, par communautés de langues et/ou
de cultures ? N'auraient-ils pas tout à gagner à s'organiser simultanément
à plusieurs niveaux ! du local (le quartier, la ville, le village...)
! au régional (qui chevauche parfois les frontières des États)
! vers des espaces transnationaux entrelacés de communauté d'outil
de communication (francophone : Afrique, Europe, Amérique du Nord...)
ou de réalités politiques (Union Européenne) ? Des doubles,
des triples et des quadruples appartenances organisationnelles seraient-elles
dérogatoires aux tables de la loi libertaire ? Plusieurs représentations
de ces différents niveaux d'organisation attenteraient-elles aux dogmes
? Et comment intégrer dans un tel schéma les transversalités
dont nous parlions précédemment ? Bref, les libertaires ne se
devraient-ils pas, à défaut d'être en avance sur leur époque,
d'être un tantinet innovants ? Là encore, le choix sera toujours
entre se reposer ou être libre !
Pourquoi cet appel à l'unité du mouvement libertaire aujourd'hui
plutôt qu'hier ou que demain ?
Il sera toujours des questions qui tuent, parce qu'il est impossible de leur
apporter des réponses autres qu'insatisfaisantes. L'appel esquissé
dans cette brochure aurait pu et aurait dû être lancé il
y a trente ans. Depuis trente ans, en effet, rien de véritablement nouveau
ne justifie que cet appel ne soit lancé qu'aujourd'hui. Il y a trente
ans, la messe était déjà dite et, c'est vrai que je m'en
veux de ne pas m'être lâché à ce moment-là.
Alors pourquoi ? Peut-être parce que je ne suis qu'un gars ben ordinaire
? Un de ces imbéciles qui ont le patriotisme organisationnel tenace ?
Un de ces couillons qui, pour se réclamer de la révolution, ont,
néanmoins, toujours eu l'âme chevillée à l'évolution
et à la réforme ? Un de ces pauvres bougres de militant de base
qui, pour croire à ce qu'il raconte, refuse d'envisager qu'il puisse
en être autrement chez ses camarades d'ici et d'ailleurs ? Un de ces soutiers
de la galaxie libertaire qui fonctionnera toujours à la confiance, à
l'espoir et à l'aveuglement ? Bref, il m'aura fallu trente ans pour avoir
le courage de dire et d'en tirer les conclusions. Et, pour autant, ces conclusions
ne sont nullement de désespérance. Bien au contraire ! Je reste
persuadé que c'est possible. Que l'idéal libertaire est le plus
beau et le seul qui vaille que l'on lui consacre le meilleur de soi-même.
Mais là, c'est clair que je ne suis plus tout seul en cause ! Et, donc,
je t'écouterai avec attention... !
Tout ça c'est bien joli, mais, est-ce que cela n'a pas un petit air de
Père Noël ?
Comme le disait le camarade Malatesta, les seules choses impossibles sont celles
qu'on ne désire pas vraiment. Je ne sais pas quand, où et comment
l'idéal libertaire verra le jour. Je ne sais pas s'il a, même une
seule chance de voir le jour. Mais ce que je sais, c'est qu'il ne verra pas
le jour si on en reste là où on en est aujourd'hui. Je ne sais
pas si notre unité, notre rénovation et notre refondation seront
suffisantes pour permettre l'épanouissement de notre idéal. Ce
que je sais, c'est que si nous ne nous unissons pas, si nous ne nous rénovons
pas et si nous ne nous refondons pas, c'est couru d'avance ! À partir
de là, ce sera toujours comme tu veux ! Et, donc, la question sera toujours,
que veux-tu ?
Jean-Marc Raynaud
avec la complicité
de Roger Noël - Babar
- Les auteurs de cette brochure sont prêts à animer des débats
publics quand vous le leur proposerez...
- Remerciements particuliers à Anne-Marie pour la vigilance de sa relecture
ainsi qu'à l'énergie militante de Jacques Blaise grâce à
qui ces Éditions libertaires existent matériellement...
DOCUMENT / VOLINE
La Synthèse Anarchiste
Traditionnellement, quand on parle de la synthèse anarchiste, on fait
référence à celle, élaborée par Sébastien
Faure pendant l'entre-deux guerres, en réponse à la Plate-forme
d'Archinoff (le texte de Faure et celui d'Archinoff sont reproduits dans une
brochure de la Collection Volonté Anarchiste disponible par correspondance
à la librairie Publico, 145 rue Amelot, 75011 Paris).
Cette synthèse n'en est pas une, car elle se contente de juxtaposer des
identités particulières au sein d'une même organisation.
Celle, peu connue, que Voline avait énoncée quelques mois auparavant
en Ukraine avec Makhno, a une toute autre ambition puisqu'elle se fixe pour
objectif de faire émerger une nouvelle approche de l'anarchisme.
On désigne par synthèse anarchiste une tendance qui se fait actuellement
jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier
et ensuite à synthétiser les différents courants d'idée
qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les
unes aux autres. Il s'agit, au fond, d'unifier, dans une certaine mesure, la
théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux,
ordonné, fini. Je dis : dans une certaine mesure car, naturellement,
la conception anarchiste ne pourrait, ne devrait jamais devenir rigide, immuable,
stagnante. Elle doit rester souple, vivante, riche d'idées et de tendances
variées. Mais souplesse ne doit pas signifier confusion. Et, d'autre
part, entre immobilité et flottement, il existe un état intermédiaire.
C'est précisément cet état intermédiaire que la
synthèse anarchiste cherche à préciser, à fixer
et à atteindre.
Ce fut surtout en Russie, lors de la révolution de 1917, que la nécessité
d'une telle unification, d'une telle synthèse, se fit sentir. Déjà
très faible matériellement (peu de militants, pas de bons moyens
de propagande, etc.) par rapport à d'autres courants politiques et sociaux,
l'anarchisme se vit affaibli encore plus, lors de la révolution russe,
par suite des querelles intestines qui le déchiraient. Les anarcho-syndicalistes
ne voulaient pas s'entendre avec les anarchistes-communistes et, en même
temps, les uns et les autres se disputaient avec les individualistes (sans parler
d'autres tendances). Cet état de choses impressionna douloureusement
plusieurs camarades de diverses tendances. Persécutés et finalement
chassés de la grande Russie par le gouvernement bolcheviste, quelques-uns
de ces camarades s'en allèrent militer en Ukraine où l'ambiance
politique était plus favorable, et où, d'accord avec quelques
camarades ukrainiens, ils décidèrent de créer un mouvement
anarchiste unifié, recrutant des militants sérieux et actifs partout
où ils se trouvaient, sans distinction de tendance. Le mouvement acquit
tout de suite une ampleur et une vigueur exceptionnelles. Pour prendre pied
et s'imposer définitivement, il ne lui manquait qu'une chose : une certaine
base théorique.
Me sachant un adversaire résolu des querelles néfastes parmi les
divers courants de l'anarchisme, sachant aussi que je songeais, comme eux, à
la nécessité de les réconcilier, quelques camarades vinrent
me chercher dans une petite ville de la Russie centrale où je séjournais,
et me proposèrent de partir en Ukraine, de prendre part à la création
d'un mouvement unifié, de lui fournir un fond théorique et de
développer la thèse dans la presse libertaire.
J'acceptai la proposition. En novembre 1918, le mouvement anarchiste unifié
en Ukraine fut définitivement mis en route. Plusieurs groupements se
formèrent et envoyèrent leurs délégués à
la première conférence constitutive qui créa la Confédération
anarchiste de l'Ukraine Nabat (Tocsin en français). Cette conférence
élabora et adopta à l'unanimité une Déclaration
proclamant les principes fondamentaux du nouvel organisme. Il fut décidé
que très prochainement cette brève déclaration de principes
serait amplifiée, complétée et commentée dans la
presse libertaire. Les événements tempétueux empêchèrent
ce travail théorique. La confédération du Nabat dut mener
des luttes ininterrompues et acharnées. Bientôt elle fut, à
son tour, liquidée par les autorités bolchevistes qui s'installèrent
en Ukraine. À part quelques articles de journaux, la Déclaration
de la première conférence du Nabat fut et restera le seul exposé
de la tendance unifiante (ou synthétisante) dans le mouvement anarchiste
russe.
Les trois idées maîtresses qui, d'après la Déclaration,
devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux
afin d'unifier le mouvement, sont les suivantes.
1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie
méthode de la révolution sociale.
2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit
la base d'organisation de la nouvelle société en formation.
3. Admission définitive du principe individualiste, l'émancipation
totale et le bonheur de l'individu étant le vrai but de la révolution
sociale et de la société nouvelle.
Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche
de définir nettement la notion de la révolution sociale et de
détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter,
l'anarchisme à la soi-disant période transitoire.
Ceci dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de
la Déclaration, développer nous-mêmes l'argumentation théorique
de la synthèse.
La première question à résoudre est celle-ci.
L'existence de divers courants anarchistes ennemis, se disputant entre eux,
est-ce un fait positif ou négatif ? La décomposition de l'idée
et du mouvement libertaires en plusieurs tendances s'opposant les unes aux autres,
favorise-t-elle ou, au contraire, entrave-t-elle les succès de la conception
anarchiste ? Si elle est reconnue favorable, toute discussion est inutile. Si,
au contraire, elle est considérée comme nuisible, il faut tirer
de cet aveu toutes les conclusions nécessaires.
À cette première question, nous répondons ceci.
Au début, lorsque l'idée anarchiste était encore peu développée,
confuse, il fut naturel et utile de l'analyser sous tous ses aspects, de la
décomposer, d'examiner à fond chacun de ses éléments,
de les confronter, de les opposer les uns aux autres, etc. C'est ce qui a été
fait. L'anarchisme fut décomposé en plusieurs éléments
(ou courants). Ainsi l'ensemble, trop général et vague, fut disséqué,
ce qui aida à approfondir, à étudier à fond aussi
bien cet ensemble que ces éléments. A cette époque, le
démembrement de la conception anarchiste fut donc un fait positif. Diverses
personnes s'intéressant à divers courants de l'anarchisme, les
détails et l'ensemble y gagnèrent en profondeur et précision.
Mais, par la suite, une fois cette première œuvre accomplie, après
que les éléments de la pensée anarchiste (communisme, individualisme,
syndicalisme) furent tournés et retournés en tous sens, il fallait
penser à reconstituer, avec ces éléments bien travaillés,
l'ensemble organique d'où ils provenaient. Après une analyse fondamentale,
il fallait retourner (sciemment) à la bienfaisante synthèse.
Fait bizarre : on ne pensa plus à cette nécessité. Les
personnes qui s'intéressaient à tel élément donné
de l'anarchisme, finirent par le substituer à l'ensemble. Naturellement,
elles se trouvèrent bientôt en désaccord et, finalement,
en conflit avec ceux qui traitaient de la même manière d'autres
parcelles de la vérité entière. Ainsi, au lieu d'aborder
l'idée de fusionnement des éléments épars (qui,
pris séparément, ne pouvaient plus servir à grand chose)
en un ensemble organique, les anarchistes entreprirent pour de longues années
la tâche stérile d'opposer haineusement leurs courants les uns
aux autres. Chacun considérait son courant, sa parcelle pour l'unique
vérité et combattait avec acharnement les partisans des autres
courants. Ainsi commença, dans les rangs libertaires, ce piétinement
sur place, caractérisé par l'aveuglement et l'animosité
mutuelle, qui continue jusqu'à nos jours et qui doit être considéré
comme nuisible au développement normal de la conception anarchiste.
Notre conclusion est claire. Le démembrement de l'idée anarchiste
en plusieurs courants a rempli son rôle. Il n'a plus aucune utilité.
Rien ne peut plus le justifier. Il entraîne maintenant le mouvement dans
une impasse, il lui cause des préjudices énormes, il n'offre plus
B ni ne peut offrir B rien de positif. La première période B celle
où l'anarchisme se cherchait, se précisait et se fractionnait
fatalement à cette besogne B est terminée. Elle appartient au
passé. Il est grand temps d'aller plus loin.
Si l'éparpillement de l'anarchisme est actuellement un fait négatif,
préjudiciable, il faut chercher à y mettre fin. Il s'agit de se
rappeler l'ensemble entier, de recoller les éléments épars,
de retrouver, de reconstruire sciemment la synthèse abandonnée.
Une autre question surgit alors : Cette synthèse, est-elle possible actuellement
? Ne serait-elle pas une utopie ? Pourrait-on lui fournir une certaine base
théorique ?
Nous répondons : Oui, une synthèse de l'anarchisme (ou, si l'on
veut, un anarchisme synthétique) est parfaitement possible. Elle n'est
nullement utopique. D'assez fortes raisons d'ordre théorique parlent
en sa faveur.
Notons brièvement quelques-unes de ces raisons, les plus importantes,
dans leur suite logique.
1. Si l'anarchisme aspire à la vie, s'il escompte un triomphe futur,
s'il cherche à devenir un élément organique et permanent
de la vie, une de ses forces actives, fécondantes, créatrices,
alors il doit chercher à se trouver le plus près possible de la
vie, de son essence, de son ultime vérité. Ses bases idéologiques
doivent concorder le plus possible avec les éléments fondamentaux
de la vie. Il est clair, en effet, que si les idées primordiales de l'anarchisme
se trouvaient en contradiction avec les vrais éléments de la vie
et de l'évolution, l'anarchisme ne pourrait être vita
l. Or, qu'est-ce que la vie ? Pourrait-on,
en quelque sorte, définir et formuler son essence, saisir et fixer ses
traits caractéristiques ? Oui, on peut le faire. Il s'agit, certes, non
pas d'une formule scientifique de la vie, B formule qui n'existe pas, B mais
d'une définition plus ou moins nette et juste de son essence visible,
palpable, concevable. Dans cet ordre d'idée, la vie est, avant tout,
une grande synthèse : un ensemble immense et compliqué, ensemble
organique et original, de multiples éléments variés.
2. La vie est une synthèse. Quelles sont donc l'essence et l'originalité
de cette synthèse ? L'essentiel de la vie est que la plus grande variété
de ses éléments B qui se trouvent de plus en un mouvement perpétuel
B réalise en même temps, et aussi perpétuellement, une certaine
unité ou, plutôt, un certain équilibre. L'essence de la
vie, l'essence de la synthèse sublime, est la tendance constante vers
l'équilibre, voire la réalisation constante d'un certain équilibre,
dans la plus grande diversité et dans un mouvement perpétuel (notons
que l'idée d'un équilibre de certains éléments comme
étant l'essence biophysique de la vie se confirme par des expériences
scientifiques physico-chimiques).
3. La vie est une synthèse. La vie (l'univers, la nature) est un équilibre
(une sorte d'unité) dans la diversité et dans le mouvement (ou,
si l'on veut, une diversité et un mouvement en équilibre). Par
conséquent, si l'anarchisme désire marcher de pair avec la vie,
s'il cherche à être un de ses éléments organiques,
s'il aspire à concorder avec elle et aboutir à un vrai résultat,
au lieu de se trouver en opposition avec elle pour être finalement rejeté,
il doit, lui aussi, sans renoncer à la diversité ni au mouvement,
réaliser aussi, et toujours, l'équilibre, la synthèse,
l'unité.
Mais il ne suffit pas d'affirmer que l'anarchisme peut être synthétique
: il doit l'être. La synthèse de l'anarchisme n'est pas seulement
possible, pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Tout en conservant
la diversité vivante de ses éléments, tout en évitant
la stagnation, tout en acceptant le mouvement B conditions essentielles de sa
vitalité B l'anarchisme doit chercher, en même temps, l'équilibre
dans cette diversité et ce mouvement même.
La diversité et le mouvement sans équilibre, c'est le chaos. L'équilibre
sans diversité ni mouvement, c'est la stagnation, la mort. La diversité
et le mouvement en équilibre, telle est la synthèse de la vie.
L'anarchisme doit être varié, mouvant et, en même temps,
équilibré, synthétique, uni. Dans le cas contraire, il
ne sera pas vital.
4. Notons, enfin, que le vrai fond de la diversité et du mouvement de
la vie (et partant de la synthèse) est la création, c'est-à-dire
la production constante de nouveaux éléments, de nouvelles combinaisons,
de nouveaux mouvements, d'un nouvel équilibre. La vie est une diversité
créatrice. La vie est un équilibre dans une création ininterrompue.
Par conséquent, aucun anarchiste ne pourrait prétendre que son
courant est la vérité unique et constante, et que toutes les autres
tendances dans l'anarchisme sont des absurdités. Il est, au contraire,
absurde qu'un anarchiste se laisse engager dans l'impasse d'une seule petite
vérité, la sienne, et qu'il oublie ainsi la grande vérité
réelle de la vie : la création perpétuelle de formes nouvelles,
de combinaisons nouvelles, d'une synthèse constamment renouvelée.
La synthèse de la vie n'est pas stationnaire : elle crée, elle
modifie constamment ses éléments et leurs rapports mutuels.
L'anarchisme cherche à participer, dans les domaines qui lui sont accessibles,
aux actes créateurs de la vie.
Par conséquent, il doit être, dans les limites de sa conception,
large, tolérant, synthétique, tout en se trouvant en mouvement
créateur.
L'anarchiste doit observer attentivement, avec perspicacité, tous les
éléments sérieux de la pensée et du mouvement libertaires.
Loin de s'engouffrer dans un seul élément quelconque, il doit
chercher l'équilibre et la synthèse de tous ces éléments
donnés.
Il doit, de plus, analyser et contrôler constamment sa synthèse,
en la comparant avec les éléments de la vie elle-même, afin
d'être toujours en harmonie parfaite avec cette dernière. En effet,
la vie ne reste pas sur place, elle change. Et, par conséquent, le rôle
et les rapports mutuels de divers éléments de la synthèse
anarchiste ne resteront pas toujours les mêmes : dans divers cas, ce sera
tantôt l'un, tantôt l'autre de ces éléments qui devra
être souligné, appuyé, mis en action.
Quelques mots sur la réalisation concrète de la synthèse.
1. Il ne faut jamais oublier que la réalisation de la révolution,
que la création des formes nouvelles de la vie incomberont non pas à
nous, anarchistes isolés ou groupés idéologiquement, mais
aux vastes masses populaires qui, seules, seront à même d'accomplir
cette immense tâche destructive et créatrice. Notre rôle,
dans cette réalisation, se bornera à celui d'un ferment, d'un
élément de concours, de conseil, d'exemple. Quant aux formes dans
lesquelles ce processus s'accomplira, nous ne pouvons que les entrevoir très
approximativement. Il est d'autant plus déplacé de nous quereller
pour des détails, au lieu de nous préparer, d'un élan commun,
à l'avenir.
2. Il n'est pas moins déplacé de réduire toute l'immensité
de la vie, de la révolution, de la création future, à de
petites idées de détail et à des disputes mesquines. Face
aux grandes tâches qui nous attendent, il est ridicule, il est honteux
de nous occuper de ces mesquineries. Les libertaires devront s'unir sur la base
de la synthèse anarchiste. Ils devront créer un mouvement anarchiste
uni, entier, vigoureux. Tant qu'ils ne l'auront pas créé, ils
resteront en dehors de la vie.
Dans quelles formes concrètes pourrions-nous prévoir la réconciliation,
l'unification des anarchistes et, ensuite, la création d'un mouvement
libertaire unifié ?
Nous devons souligner, avant tout, que nous ne nous représentons pas
cette unification comme un assemblage mécanique des anarchistes de diverses
tendances en une sorte de camp bigarré où chacun resterait sur
sa position intransigeante. Une telle unification serait non pas une synthèse
mais un chaos. Certes, un simple rapprochement amical des anarchistes de diverses
tendances et une plus grande tolérance dans leurs rapports mutuels (cessation
d'une polémique violente, collaboration dans des publications anarchistes,
participation aux mêmes organismes actifs, etc., etc.) seraient un grand
pas en avant par rapport à ce qui se passe actuellement dans les rangs
libertaires. Mais nous considérons ce rapprochement et cette tolérance
comme, seulement, le premier pas vers la création de la vraie synthèse
anarchiste et d'un mouvement libertaire unifié. Notre idée de
la synthèse et de l'unification va beaucoup plus loin. Elle prévoit
quelque chose de plus fondamental, de plus organique.
Nous croyons que l'unification des anarchistes et du mouvement libertaire devra
se poursuivre, parallèlement, en deux sens, notamment :
! Il faut commencer immédiatement un travail théorique cherchant
à concilier, à combiner, à synthétiser nos diverses
idées paraissant, à première vue, hétérogènes.
Il est nécessaire de trouver et de formuler dans les divers courants
de l'anarchisme, d'une part, tout ce qui doit être considéré
comme faux, ne coïncidant pas avec la vérité de la vie et
devant être rejeté ; et, d'autre part, tout ce qui doit être
constaté comme étant juste, appréciable, admis. Il faut,
ensuite, combiner tous ces éléments justes et de valeur, en créant
avec eux un ensemble synthétique (c'est surtout dans ce premier travail
préparatoire que le rapprochement des anarchistes de diverses tendances
et leur tolérance mutuelle pourraient avoir la grande importance d'un
premier pas décisif). Et, enfin, cet ensemble devra être accepté
par tous les militants sérieux et actifs de l'anarchisme comme base de
la formation d'un organisme libertaire uni, dont les membres seront ainsi d'accord
sur un ensemble de thèses fondamentales acceptées par tous.
Nous avons déjà cité l'exemple concret d'un tel organisme
: la confédération Nabat, en Ukraine. Ajoutons ici à ce
que nous avons déjà dit plus haut que l'acceptation par tous les
membres du Nabat de certaines thèses communes n'empêchaient nullement
les camarades de diverses tendances d'appuyer surtout, dans leur activité
et leur propagande, les idées qui leur étaient chères.
Ainsi, les uns (les syndicalistes) s'occupaient surtout des problèmes
concernant la méthode et l'organisation de la révolution ; les
autres (communistes) s'intéressaient de préférence à
la base économique de la nouvelle société ; les troisièmes
(individualistes) faisaient ressortir spécialement les besoins, la valeur
réelle et les aspirations de l'individu. Mais la condition obligatoire
d'être accepté au Nabat était l'admission de tous les trois
éléments comme parties indispensables de l'ensemble et le renoncement
à l'état d'hostilité entre les diverses tendances. Les
militants étaient donc unis d'une façon organique, car, tous,
ils acceptaient un certain ensemble de thèses fondamentales. C'est ainsi
que nous nous représentons l'unification concrète des anarchistes
sur la base d'une synthèse des idées libertaires théoriquement
établie.
! Simultanément et parallèlement au dit travail théorique,
devra se créer l'organisation unifiée sur la base de l'anarchisme
compris synthétiquement.
Pour terminer, soulignons encore une fois que nous ne renonçons nullement
à la diversité des idées et des courants au sein de l'anarchisme.
Mais il y a diversité et diversité. Celle, notamment, qui existe
dans nos rangs aujourd'hui est un mal, est un chaos. Nous considérons
son maintien comme une très lourde faute. Nous sommes d'avis que la variété
de nos idées ne pourra être et ne sera un élément
progressif et fécond qu'au sein d'un mouvement commun, d'un organisme
uni, édifié sur
la base de certaines thèses
générales admises par tous les membres et sur l'aspiration à
une synthèse.
Ce n'est que dans l'ambiance d'un élan commun, ce n'est que dans les
conditions de recherches de thèses justes et de leur acceptation, que
nos aspirations, nos discussions et même nos disputes auront de la valeur,
seront utiles et fécondes (c'était précisément ainsi
au Nabat). Quant aux disputes et aux polémiques entre de petites chapelles
prêchant chacune sa vérité unique, elles ne pourront aboutir
qu'à la continuation du chaos actuel, des querelles intestines interminables
et de la stagnation du mouvement.
Il faut discuter en s'efforçant de trouver l'unité féconde,
et non pas d'imposer à tout prix sa vérité contre celle
d'autrui. Ce n'est que la discussion du premier genre qui mène à
la vérité. Quant à l'autre discussion, elle ne mène
qu'à l'hostilité, aux vaines querelles et à la faillite.
Voline
L'Encyclopédie Anarchiste, 1934
ANNEXE
Pour l'anarchisme !
L'anarchisme, c'est d'abord une énergie, une énergie individuelle
qui se dresse face à tous les pouvoirs et à toutes les hiérarchies,
en les remettant toujours en cause. Une énergie et une capacité
individuelle qui en se fédérant avec d'autres, en se collectivisant,
permet de créer et de développer des utopies en acte, de changer
son monde et parfois le monde.
L'anarchisme, c'est une révolte contre tous les intolérables.
Une révolte contre un système politique et économique foncièrement
inégalitaire qui loin de gommer les injustices sociales ne fait que les
accentuer : les riches toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres.
C'est une révolte contre une organisation cannibale du monde où,
pendant qu'une petite minorité d'humains consomment à s'en éclater
la panse... et la planète, la majorité de l'humanité se
retrouve dans une situation de précarité et de survie telles qu'ils
ne sont jamais en capacité de pouvoir exercer effectivement le contenu
des grands discours hypocrites sur les droits de l'homme dont les humanitaires
nous rebattent les oreilles.
L'anarchisme, c'est ensuite une critique. Le développement d'un esprit
critique radical qui se construit dans chaque individu, personnellement, et
dans tous les individus en tant que masses. C'est la construction d'une culture
de résistance active à tous les pouvoirs qui, par définition,
deviennent un jour ou l'autre, des abus de pouvoir. Une apologie de l'insoumission
qui soit à ce point partagée par tous les citoyens qu'en aucun
cas des aventures totalitaires comme celles que nous avons connues en Allemagne
nazie ou en Russie bolchévique, ne soient plus jamais possibles.
La critique sociale telle que nous la prônons, c'est une éducation
permanente à la désobéissance civile face à toutes
les autorités, face à tous les États. Ce que nous appelons
l'action directe, c'est la mise en acte des choix éthiques de nos consciences
contre le respect des normes, fussent-elle coulées dans des lois.
Nous refuserons toujours de respecter des règles qui organisent le fait
accompli de l'injustice et de l'intolérable.
L'originalité première de l'anarchisme est sans doute d'avoir
enrichi la critique marxiste de l'exploitation économique d'une critique
anti-autoritaire de la domination.
Les anarchistes combattent toutes les oppressions, qu'elles soient économique,
politique, sociale, sexuelle ou culturelle. Ils combattent toutes les relations
de pouvoir c'est-à-dire aussi, surtout, dans les relations du quotidien
entre les hommes et les femmes, entre les enfants et les adultes, entre les
jeunes et les vieux...
Mais l'anarchisme, ce n'est pas que les refus de la domination et de l'exploitation,
c'est aussi un projet : la recherche d'un nouvel équilibre entre la quête
du bonheur individuel et l'harmonie collective. L'élaboration d'une nouvelle
synthèse qui permette tout à la fois la liberté absolue
de l'individu, tant qu'il ne nuit pas à un autre individu, et des relations
collectives enfin vécues sur le mode de l'égalité, de la
fraternité et de la solidarité.
Loin de la vision égocentrique et égoïste des libéraux,
nous affirmons que l'homme est d'abord, et avant tout, un être social
et que pour accéder au bonheur, il a besoin de vivre des relations épanouissantes
avec ses sœurs et ses frères humains.
Toujours aussi synthétique, notre compagnon Bakounine, ce camarade vitamine,
résumait cette exigence en un formule percutante : Je ne suis vraiment
libre que si tous les hommes sont libres. Une idée que l'on peut décliner
à l'infini : Ma liberté n'est pas complète si un seul humain
sur la terre est victime de l'oppression ou, contrairement à la formule
libérale qui fait de la liberté du voisin un obstacle au développement
de sa propre liberté : La liberté de l'autre prolonge, protège,
consolide et garantit la mienne à l'infini...
Vous l'aurez compris, par-delà la critique radicale du système
économico-politique dans lequel on nous fait vivre, l'anarchisme est
aussi une force de proposition, une alternative de vie et de société.
Son projet organisationnel se déploie dans le fédéralisme
libertaire qui, associant les autonomies, permet la libre association des Égaux.
Loin des systèmes hiérarchisés et autoritaires, c'est alors
en autogestion que les citoyens, enfin responsables et acteurs de leur vie gèrent
les affaires de la cité. Supprimons les podiums, tous sur la même
marche. Ni dieu ni maître !
Dans le système capitaliste actuel, le pouvoir économique et social
est centralisé entre les mains de quelques propriétaires ou (délégués
de propriétaires) des moyens économiques et financiers.
C'est le règne de la servitude volontaire comme la nommait La Boétie.
Tu as besoin de manger, j'achète ta force de travail (le moins cher possible),
et ton obéissance, et tu travailles pour moi. Tu as besoin de consommer,
je te vends de la mal-bouffe en réalisant le plus grand bénéfice
possible.
Avez-vous déjà vu des travailleurs voter pour élire leur
patron ou leur chef de service ?
Par-delà les grands discours pontifiants sur la démocratie, l'entreprise,
et, plus généralement le lieu de travail, est l'endroit le plus
anti-démocratique, le plus totalitaire qui puisse exister. On n'y décide
pas en fonction du principe démocratique universel : un humain égale
une voix, mais en fonction de l'arithmétique : un humain égale
quelle puissance économique ? combien de zéros sur le compte en
banque ?
Tant qu'il n'y aura pas d'égalité économique et sociale,
l'égalité politique sera un mensonge disait toujours notre camarade
Bakounine.
Dans les démocraties parlementaires, le pouvoir politique est lui kidnappé
par les professionnels de la représentation. Ils s'auto-désignent
et se cooptent pour truster les places en ordre utile sur les listes électorales
et nous font la charité de pouvoir leur signer un chèque en blanc.
Nous sommes les "maîtres" du jeu pendant quatre secondes, ils
seront nos maîtres pendant quatre ans. Pendant ces quatre secondes, ils
nous obligent à pratiquer la démocratie en cachette, dans le secret
des "isoloirs". À voter comme on va aux toilettes, dans la
discrétion. Et puis, ils nous somment de nous retenir pendant quatre
ans avant de pouvoir reprendre notre petite place, magnanimement concédée
dans la file, tout sourire pour la dame Pipi de la démocratie, et de
déposer notre résignation dans la soucoupe avec un merci de reconnaissance
et un air légèrement constipé.
Il faut élire, nous dit-on, car il n'y a pas le choix.
Si les élections pouvaient vraiment changer la vie, il y a longtemps
qu'elles seraient interdites affirme très justement une affiche du journal
Alternative Libertaire.
Mandater au lieu de se faire représenter. Dans la démocratie directe
à laquelle nous aspirons, ce pouvoir confisqué, enfin redistribué,
reviendrait à chacun d'entre nous, à ce point jaloux de son autonomie
qu'il ne déléguerait plus de mandats qu'impératifs et sous
le contrôle permanent des mandants. La démocratie est enfin remise
sur ses pieds. En lieu et place de ce qui se passe aujourd'hui, où ce
sont les élus qui se considèrent comme les propriétaires
des voix des électeurs, ce sont enfin les mandants qui reprennent le
gouvernail et contrôlent les mandataires. Les mandats ne devenant que
des fonctions techniques d'application des décisions collectives. Des
mandataires contrôlés en permanence par les citoyens. La gestion
des affaires de la Cité pour les citoyens et par les citoyens.
Pour tendre vers ces ambitieux objectifs, les anarchistes agissent quotidiennement.
Ils sont de tous les combats de ce temps, des sans-papiers aux collectifs de
chômeurs, de la renaissance du mouvement social au refus de la mondialisation
capitaliste...
Ils créent et animent des alternatives sociales qui préfigurent
la société libertaire à laquelle ils aspirent, des écoles
alternatives aux collectivités a