Interview de Jorge Hernandez du Comité de soutien pour le Chiapas
Une soirée-débat organisée à Carhaix (Centre Bretagne) sur le thème du Chiapas à l’occasion de la tournée de l’exposition "Un bateau pour le Chiapas" a été l’occasion de faire le point sur la situation politique avec Jorge Hernandez du CSPCL (Comité de soutien pour le Chiapas) et Eugène Riguidel (skipper du bateau). Le débat est introduit par un rappel historique de l’insurrection des indiens chiapanèques depuis le 1er janvier 1994 "Il ne s’agit ni d’un mouvement idéologique, ni d’un mouvement ethniciste. Ce n’est pas un programme mais un processus qui se base sur un constat "Soit ça marche, soit on crève". La voie des armes n’est pas la seule issue. la preuve c’est qu’on peut observé une guerre des ombres qu’une guerre des armes" rappelle Jorge Hernandez.
No Pasaran : l’armée zapatiste se définit comme une "armée pacifiste", plus destinée à opérer une pression dissuasive sur le gouvernement mexicain.
Jorge : cela traduit la volonté de l’EZLN de ne pas exposer la population civile. Le but n’est pas l’affrontement armé, qui serait prétexte à la guerre civile. Beaucoup d’indiens qui ont manié la machette apprennent maintenant à utiliser la caméra.
NP : lors du "Rêve Absolu" avez-vous pu vous déplacer normalement ?
Eugène Riguidel : les déplacements de l’équipe n’avaient pas trop pâtis de la situation tendue : des mises en gardes plusieurs fois par les flics, des contrôles fréquents mais jamais réellement de gros problèmes.
NP : en revanche, c’est devenu beaucoup plus délicat depuis le massacre d’Acteal en décembre 97
Jorge : il ne faut surtout pas aller au Mexique pour faire du tourisme révolutionnaire. La xénophobie d’Etat grandit chaque jour. Il y a une volonté très forte du gouvernement d’expulser tout étranger. Du coup, il faut redoubler de précautions. Utiliser des chemins détournés, voyager de nuit, etc. grâce à des organisations locales qui peuvent servir de guide. En tout cas, il ne faut pas s’aventurer. La Migra (nom exact = "police migratoire"), la police judiciaire et la sécurité publique de l’Etat ont toutes la possibilité de contrôles militaires. Cela existe depuis 1994, mais cela s’aggrave. On peut trouver jusqu’à quatre barrages sur 50 kms.
NP : la guerre de basse intensité est donc grimpée d’un cran dans l’échelle de la répression. Comment se caractérise-t-elle ?
Jorge : face à la non-application des accords de San Andres (février 96) des communautés autonomes se sont montées (Tierra y Libertad, Flores Magon, Tani Perlas..). La politique du gouvernement est de les détruire systématiquement. Elle se caractérise par des harcèlements de bandes paramilitaires appartenant au PRI (Parti révolutionnaire institution, au pouvoir) contre la cohésion sociale et les communautés. En dernier lieu, ils envoient les militaires. La population a souvent le temps de fuir. Les bandes paramilitaires sont protégées par la police d’Etat. Cela a été le cas lors du massacre d’Acteal, où la police était présente... Ces bandes sont entraînées par les militaires.
NP : la population est-elle démunie ou une résistance est-elle envisageable ?
Jorge : la population se mobilise, mais à mains nues. Tout au plus, ils mettent des cagoules ou des foulards. Ils viennent en masse manifester contre les répressions. Une fois il y a eu une répression sanglante qui a entraîné une résistance active.
NP : quel est le sort des étrangers depuis Acteal ?
Jorge : la commission internationale d’observateurs a publié une liste issue du gouvernement de personnes indésirables au Mexique. 140 italiens ont par exemple été expulsés.
NP : face à cette accentuation de la chasse aux étrangers, qu’en est-il des Aguascalientes ?
Jorge : elles sont directement mises en danger. La pression militaire est très grande. Il y a eu une tentative d’implantation militaire à la Realidad, QG de l’EZLN. Oventick est littéralement pris en étau par les militaires. Les contrôles, la pression sont permanents. Il vaut mieux ne pas demander un visa pour aller au Chiapas. Seulement des permis de séjour de 10 jours sont délivrés. Il est nécessaire d’être reconnu par une ONG.
En guise de conclusion, on peut reprendre des propos d’Eugène Riguidel, qui disait en substance : étant donné que le travail des observateurs devient impossible sur place, les échanges avec le Chiapas vont probablement s’amenuiser. D’autre part, selon le sous-commandant Marcos dans le cadre de la quatrième guerre mondiale, des poches de résistances s’allument ça et là face à l’ultralibéralisme. "Les zapatistes ont demandé de suivre la même démarche que la leur, localement, là où nous pouvons agir". Et, en faisant le parallèle entre la lutte des indiens du Chiapas pour le libre accès à leur terre ancestrale et le projet de "Menhirland" de Carnac, projet de site touristique grandiloquent (clôturage du site rompant ainsi avec l’accès libre aux mégalithes, expropriations en masse, galeries marchandes, intimidations, pressions en tous genre...) : "parallèlement, avec les menhirs de Carnac, on assiste à une spoliation des biens sociaux par un projet de bétonnisation du site. Il s’agit de l’appropriation d’un territoire et son exploitation par la suite au mépris de la population locale. La résistance est donc une nécessité".
Propos recueillis par Loarans, zapatiste breton