EN DIRECT DE LA
CENTRALE D’ARLES
Je suis d'un autre pays
que le vôtre… enfin, pas tout à fait ou presque… ce presque rien qui change
tout. A peine si l'on se souvient d'où l'on vient, de ses propres souvenirs, de
ses espérances… Finalement, il nous reste si peu de choses du dehors. Depuis
des années, avec quelques-uns d'entre vous, nous partageons ce coin de ciel
provençal… 180° d'azur… Et si l'on regarde bien en se hissant sur la pointe des
pieds, on distingue la cime des arbres… et une enseigne Citroën. De vos
maisons, on ne devine pas une tuile… rien. Maintenant, on ne croit savoir de
vous que ce que pourrait traduire un extraterrestre s'il captait vos ondes
hertziennes. C'est-à-dire pas grand-chose. Ou le seul brouhaha de la
propagande, de la légitimation commune et publicitaire. Du bruit en boucle que
l'on perçoit derrière le mur quelquefois… De loin, vous paraissez répéter sans
cesse les mêmes maximes, les mêmes sentences avec des tics comme des messages
matraqués… Entre vous et nous, la ligne de partage est une arête de ciment à
huit mètres du sol. Avant d'y arriver il nous faut franchir, sous la menace du
mirador et de l'œil borgne de son fusil, le no man's land balayé par les
capteurs infrarouges et les caméras. Ici pas de passeport, le visa « les
pieds devant » est la norme. Voici quelques semaines, un voleur sarde
ayant osé grimper, a été abattu d'une balle dans le dos… et une seconde dans la
nuque, pour être vraiment sûr qu'il crèverait de cette crise aiguë de
saturnisme… Eh oui ! Bien que l'on soit si proche de Tarascon, ici les
Tartarins ne tirent plus sur les casquettes…
Je sors de cellule et
glisse ma carte magnétique dans l'appareil près de la grille. Prochainement,
ils me feront apposer la main sur l'appareil « de reconnaissance
biométrique ». Ils sont déjà scellés près de la porte. Clignotant vert…
Quelque part ma photo apparaît sur un écran de contrôle… Nom, prénom, numéro
d'écrou, position… bâtiment A, premier étage gauche, cellule 114… Inoccupé… RCP
(réclusion criminelle à perpétuité)… DPS (détenu à particulièrement
surveiller)… Code 7… Un chiffre neutre pour signaler, à l'intention des
personnels qui ne m'auraient pas reconnu, que je ne suis pas un
« ordinaire ». La pénitentiaire pouvait signaler notre catégorie d'un
« T » majuscule pour terroriste, un vocable dans l'air du temps, du
tout et du n'importe quoi ambiant. Mais c'est une administration qui vit mal et
lentement. Pour elle, la dernière guerre est si proche. Elle se méfie des
revirements soudains… Alors comme il ne faut surtout pas employer le terme de
prisonnier politique - idéologiquement intolérable dans nos sociétés
post-modernes -, cette appellation codée marque l'étrangeté banalisée…
Dépouillée de ses significations véritables… Aussi lessivée que des formules
biochimiques comme : « rupture de stock », « licenciement
administratif », « sécurisation des quartiers »… Et un chiffre
de plus ou de moins, celui-là ou un autre… qu'importe. D'ailleurs en France, il
n'y a plus de prisonniers politiques et cela depuis le décret de loi de François
Mitterrand quelques mois après le début de son règne ! Cela ressemble au
passage au communisme par décret du Kremlin… Le prince décrète qu'il n'y aura
plus de conflit, plus de lutte des classes à partir de minuit GMT. La situation
est standardisée. Ce qui n'entre pas dans le « politique » sans
surprise du droite/gauche ou du gestionnaire/protestataire… est définitivement
condamnable et condamné. Une condamnation bien sûr « unanime » parce
que cette unanimité fait foi du message normalisé. Dans tous les pays
occidentaux, la règle est identique. Et les journalistes, les commentateurs,
les intellectuels psalmodient la catéchèse. « Il n'y a plus de prisonnier
politique ! » Ou alors s'ils existent, c'est toujours loin d'ici, en
Algérie, en Chine, à Cuba… Le prisonnier politique serait devenu en quelque
sorte une espèce tropicale. Ou une pandémie en voie d'extinction comme la lèpre
ou la peste clairement réservée à des régimes récalcitrants dans notre
post-modernité sanitaire. Et désormais, il n'y aurait plus de rupture politique
entre certains individus critiques et le système, mais de simples anomalies
criminelles. La vraie politique serait définitivement concentrée et centralisée
dans les décisions monopolisées et régie par les codes stricts de l'acceptable
et de l'inacceptable. Mais en se présentant sans alternative politique, sans
contestation véritable, les rapports de pouvoir et la règle du jeu ne dessinent
que des relations apolitiques, ou faussement politiques. Ils disent très
arbitrairement ce qui est politique… et ce qui ne l'est plus… C'est peut-être
cela « la fin de l'histoire », cette façon de concevoir le régime
démocratisé des métropoles comme l'aboutissement de la norme… l'aboutissement
des rapports de force.
La caméra me scrute des
pieds à la tête… Rien dans les mains, rien dans les poches… La grille
électrique se déclenche… En quelques secondes, le maton a jugé si je
correspondais à ce que j'étais sensé être et s'il était normal ou plutôt
acceptable que je passe. Dans le monde carcéral, qu'est ce qui est
normal ? Enfin, de notre point de vue et non de celui du dehors qui se
penche sur le carcéral, avec sa mentalité extérieure et formatée, en phase avec
la traduction des messages codés de l'ordre. Ici, la norme circule dans nos
veines comme le poison de la mort lente. La norme, c'est… Peut-être le rythme
sinistre de l'élimination ? Un goutte-à-goutte ? En 2002, ici à
Arles, six ou sept détenus sont passés de l'état de survie à celui de DCD.
C'est énorme pour une centrale à effectif limité. Mais la norme veut aussi
qu'on oublie vite. Combien étaient-ils vraiment… Leurs visages… Sont-il morts
de mort naturelle… ordinaire ? Deux balles…, une maladie parfaitement
curable dans votre Monde…, l'autodestruction… Hier matin, un docteur répliqua à
un malade atteint du sida et inquiet à juste titre : Mais Monsieur Bougha,
on peut très bien mourir dignement en prison… N'est pas Papon qui veut… Dès
lors, la norme devient l'auto-reconnaissance : nous ne sommes pas
grand-chose… réduits à une poignée de malfaiteurs et de terroristes… Une
loterie de numéros… Une liste de condamnés à passer à la guillotine sèche…
Mais parfois votre
norme par-delà le mur nous amuse. Tel le raisonnement de cette JAP (juge
d'application des peines) introduisant ses refus d'un « aux vues de vos
mauvaises fréquentations ». Qui voudrait-elle donc que l'on fréquente dans
une centrale de haute sécurité ? Mon voisin d'en face est un
narcotrafiquant qui travaillait pour les barons colombiens. Mon voisin de
gauche est un jeune braqueur cumulant les peines incompressibles. Mon voisin de
droite, le plus proche, est un uniforme derrière une vitre blindée toujours
prêt à assassiner d'une balle dans le dos quiconque dépasserait la ligne
blanche près du grillage. Alors madame la Juge, quelle peut bien être la norme
relationnelle avec mes voisins ? « Bonjour, bonsoir » pareil à
la livide banalité du quotidien des cités dortoir ?
Et les fous sont-ils
fréquentables dans la norme carcérale ? L'humanisation des asiles
psychiatriques du dehors veut que l'on hospitalise de moins en moins de
malades. Et le bon citoyen s'est vite empressé de fermer les yeux sur les
implications de cette hypocrisie. A notre époque, et sans que cela émeuve grand
monde, le système élimine ses fous dans les maisons centrales. Certes, la
phrase est choc, mais c'est la réalité. Je sais bien que dehors vous n'aimez
pas qu'on vous rappelle ce que vous ne voulez pas voir, ou ne plus voir… parce
que vous avez changé et que changer le monde vous est sorti de la tête. Votre
petit bonheur de survivre est à ce prix. Pourtant, au cours de ma détention,
j'ai vu assez d'automutilations individuelles et collectives qui feraient
passer les films gore dont vous vous régalez certains soirs pour des histoires
de la comtesse de Ségur. Il faut être dans la forêt pour connaître le cri de
l'arbre abattu, et prisonnier pour entendre celui de l'implosion de la raison
comme une façon d'échapper au châtiment, à la vie. Au début du mois de mars, un
détenu atteint de troubles psychiatriques , un « fatigué », selon
nos codes, a détruit sa cellule en pleine nuit. Rien de bien méchant. Au matin
et au lieu de laisser un voisin, un infirmier, lui parler… ils envoyèrent une
escouade de tuniques bleues. Prenant peur, il s'est défendu et dans la
confusion, un brigadier a été blessé. Trois points de suture ! Qu'importe
la réalité de sa santé mentale, la loi est la loi. Et le lendemain, le tribunal
des flagrants délits de Tarascon le condamna à six mois ferme. En comptant les
retraits de grâce, sa peine s'allongera de deux ou trois ans. Et ainsi suivant
cette logique, s'ils en réchappent, les malades entrés pour quelques années en
feront autant en plus. Comme dit un responsable avec fatalisme : « la
prison n'est pas la solution, mais les psychiatres n'en veulent plus dans les
asiles ».
Et les suicides… Le
suicide est-il une norme carcérale ? Avant de venir par ici, je ne savais
pas qu'il existait autant de manières différentes de se pendre. L'usage commun
veut qu'on se passe la corde au cou et qu'on saute du tabouret. Eh bien non, on
peut se pendre assis, à genoux sous un placard, roulé en boule comme une bête…
D'ailleurs, il y a une curiosité morbide des autres prisonniers pour le
modus-operandi. « Ah c'est ingénieux ! » Comme si dans la voix,
on devinait « je te le disais qu'il avait de la classe ». Parfois, on
est déçu « Ah la fémorale… bien sûr tu ne souffres pas… » On sent
déjà poindre le reproche. Certains à nos mémoires n'existent plus que par leur
façon de mourir…
Enfin tu te souviens bien du cordonnier de la Santé… oui, rappelle-toi, celui
qui s'était égorgé, empoisonné et pendu. On serait même tenté de sortir nos
cartons comme un jury de gymnastique ou de patinage artistique. « Oui
monsieur, des champions comme ça, on n'en fait plus »…
Nous aussi, nous avons
nos codes, tout aussi rigoureux sinon plus. Par exemple, on ne salue jamais un
pointeur. Pour nous, il n'existe pas. Ce n'est qu'une ombre baissant les yeux.
A peine si on laisse la porte ouverte quand il nous suit. Et qu'il ne s'avise
pas de sortir du rôle expiatoire de membre de la sous-caste carcérale. Ils
vivent entre eux dans l'apartheid accepté. Pour la balance… quand quelqu'un,
l'un d'entre nous, dit « j'ai la preuve de son infamie, aux Baumettes, il
a… ». On le chasse immédiatement vers l'étage des réprouvés. S'il a fait
plus grave, on le punit, enfin s'il est malingre, c'est plus facile. S'il est
trop costaud et s'il a des amis, ou si un doute persiste, on lui serre la main
mais… à peine du bout des doigts. Non, nous ne sommes pas des anges… Chacun à sa
place. C'est un peu pareil chez vous, non ? C'est moins visible…, moins
lisible. Avec le temps, vous l'avez intériorisé comme une récitation ancienne.
Mais la norme de la prison est toujours à fleur de peau. Prête à vous la crever
au fil de la lame, si les autres pensent que vous avez dépassé les bornes. Une
loi invisible hante les coursives, et traîne sa punition. Le face à face est
matérialisé, filmé, scruté par un œil anonyme… celui de la caméra, de la
lunette du fusil, de la traîtrise du congénère, du moralisme du groupe - les
autres membres de sa caste carcérale… La population pénale est
sempiternellement traversée par la contradiction des « Misérables »,
entre le sublime des Gavroches et le chœur horrible des Ténardiers… Les plus
bas instincts de l'appropriation privée, du culte du fric, de la misère morale
de nos sociétés côtoient les expressions d'une culture de résistance, d'un
certain sens du partage, des rêves d'un autre sort coûte que coûte… De l'autre
côté de l'uniforme, du sommet de l'échelle aux derniers échelons, à part
quelques maniaques, on ne rencontre que des gens étant là par la force des
choses, parce qu'il faut bien « vivre », parce qu'ils n'ont pu
trouver mieux. Et ils sont condamnés à ce travail forcé, un peu comme nous en
quelque sorte. Tout cela ne peut rien donner de bon. Sans compter que la
gestion pénitentiaire s'appuie sur les instincts les plus vils des prisonniers,
l'hypocrisie, la tromperie, la soumission, la trahison… Et tout cela n'a qu'un
but, gagner un jour, un mois, une année… Perdurer. Tenir. Jusqu'à quand ?
Jusqu'à ce que la société dépasse l'horreur des prisons, comme elle dépassa la
guillotine, le bagne, les galères, la question ordinaire… ? A moins que
« la fin de l'histoire » et la post-modernité nous condamnent à vie à
accepter la lèpre des murs gris…
La crise ? Qu'on
se rassure, les budgets sécuritaires ne seront pas touchés par les coupes
sombres… Mais là encore, c'est une tendance lourde des nouvelles normes de
gouvernement. Comme aux States, les hausses des financements sécuritaires sont
proportionnelles à la chute des subventions sociales et éducatives. Les
entreprises licencient ? Qu'importe ! Devant le désarroi des laissés
pour compte de Metaleurop Nord le sinistre des Prisons, le sieur Bedier sort un
QHS de son chapeau.
Vous pourrez retrouver
du boulot… une super prison sécuritaire sera construite près de chez vous…
Chers ouvriers, soyez comblés, vous voilà conviés au Kho Lanta carcéral. Vous
aussi, vous pourrez assassiner impunément, lorgner des trous du cul, tabasser
de malheureux fous, mater quelques attouchements furtifs derrière l'œil de la
caméra du parloir, et enfin arrondir vos mensualités en trafiquant alcool et
drogues diverses… Et bientôt vous porterez la cagoule pour les sales
besognes ! D'exploités, vous aurez l'illusion de passer du côté du bâton
en vous métamorphosant en supplétifs de l'ordre… de cette dissuasion pesant sur
l'échine de vos anciens semblables, de leurs enfants refusant la non-vie des
cités, de ceux qui osent se révolter. Combien il aura fallu de renoncements
culturels et politiques, d'individualisation, de lavage de cerveau néolibéral
pour qu'il n'y ait pas un mot - un seul - de protestation ! Remarquez de
la même manière, la « fin de 1'histoire » a condamné à la Prostitution
une génération entière de femmes des pays de l'Est sans que cela n'émeuve les
donneurs de leçons démocratiques.
Et moi, matricule 8306,
suis-je enfin de retour à la norme ou sur le point de l'être en ce début de
XXIe siècle ? Pour mes congénères, je suis un politique, un
« attentat » qui « écrit des livres », et les années
passant un « chibani », un ancien perpette… Ma place a été garantie à
vie, si j'ose dire, par les tribunaux spéciaux et mon rôle codifié par cette
nouvelle existence. Difficile d'en sortir, au propre comme au figuré… Mais pour
vous aussi dehors, puis-je changer de rôle ? Bientôt vingt ans et on
n'entre en contact avec moi que pour évoquer le côté sombre de l'inacceptable,
le souvenir de la violence qu'on disait révolutionnaire. Bien sûr, je pourrais
sauter de ce cercle infernal et revenir à l'acceptable. Mais à la condition
express de proclamer sur la place publique que ce que j'ai fait et ce que j'ai
pensé depuis 1981… voire 1968, est seulement d'une qualité inacceptable. En
attendant, pour la majorité d'entre vous, je demeure un « has been »,
irrémédiablement « autiste », quant aux quelques autres anciennement
politisés, s'ils préfèrent utiliser les termes « communiste
révolutionnaire » ou « anti-impérialiste », c'est pour mieux
condamner notre dérive passée. Dans mon existence, j'ai fait un choix :
combattre sans calcul personnel pour ce que je crois juste. Et tout
naturellement, lutter pour changer la vie engagea toute ma vie sans mégoter,
sans marchander, sans demander grâce… Je me souviens de ce que Sébastien Faure
a écrit dans La Liberté. « Je plains celui qui peut regarder ces édifices,
les prisons, en se disant : « je ne serais jamais enfermé dans ces
murs ! » Celui-là ne peut avoir ni dignité, ni passion, ni courage,
ni conviction. Il est le plat valet des oppresseurs, prêt à se faire oppresseur
lui-même… ».
Jean-Marc Rouillan 8306 BP 241 rue de Copernic 13637 Arles