"L'unité : oui, le dialogue aussi !"
Ce texte n'a pas pour objet de venir s'opposer à la
volonté d'Unité du mouvement libertaire. J'affiche beaucoup d'amertume,
mais si je l'ai écris, c'est justement parce que je n'ai pas cessé
totalement de croire en ses qualités.
Tout n'est pas parfais, mais la situation n'est pas désespérée.
Si nous arrivons à dialoguer et à exprimer un certain nombre de
critiques, autrement que dans un but malveillant, nous pourrons faire le point
du positif et du négatif pour aller de l'avant. J'entends bien que nous
avons des qualités particulières, mais nous ne sommes pas exempt
de tous défauts. Ce n'est pas parce que nous refuserions de les voir
que nos adversaires ne les verraient pas. Les passer sous silence serait les
aggraver.
C'était juste après le passage de l'oiseau blanc. Je regardai
au loin scrutant l'horizon, lorsque j'ai aperçu les signaux de fumée.
Le message disait "Appel pour un mouvement libertaire. Le chemin se trace
en marchant !" J'ai regardé mes pieds, je les ai trouvé déjà
bien usés. N'avons-nous pas déjà beaucoup marché,
me suis-je dit, où irons-nous cette fois là ? Je ne m'étais
toujours pas remis de mes courbatures et j'avais encore le goût amer de
la sueur dans la bouche. Alors c'est avec beaucoup d'appréhension que
j'ai déchiffré les petits nuages qui s'élevaient dans le
ciel. Le lendemain, j'ai repensé à toutes ces choses mais ne sachant
pas à quoi m'en tenir, j'ai demandé conseil au foin et à
la paille. Le vieux chaman m'est apparu en rêve, il me disait : "parole
vaut toujours mieux que silence". Alors, veuillez recevoir ces modestes
signaux, que je vous envoie depuis ma prairie.
Je suis un déçu du mouvement libertaire. Si je l'ai rencontré
par des luttes et des solidarités concrètes, c'est à travers
ses embrouilles philothéoriques que j'ai fini par m'en dégoûter.
J'ai trop souvent eu l'impression que nous passions à côté
des grands problèmes de société au profit de luttes intestines
et de slogans faciles. (exemple : "les papiers on s'en fout, on ne veut
plus de frontières du tout").
Donc je préciserais que je sais modestement de quoi je parle... J'ai
commencé à militer à la fin des années 80. Militer,
bien sûr, mais des actes du quotidien comme differ, coller, porter les
banderoles, être présent, nettoyer les chiottes du local anarchiste
et j'en passe. Autant d'actions peu héroïques mais indispensables
à la vie du mouvement.
Pour commencer, au sujet de la fameuse synthèse (c'est une critique adressée
à une orga qui s'en réclame), je dirais qu'elle est dans la pratique
une véritable plate-forme où quelques éminents représentants
peuvent indéfiniment faire passer le même discours, toujours plus
éloigné de la réalité sociale et de la base (dont
ils ne manqueront pas de citer la bravoure, surtout lorsqu'elle est aux antipodes
de leur discours), et cela au nom de l'union sacrée du mouvement. Je
ne parle même pas du discours officiel mais de celui qui est tenu au sein
de l'orga, d'une atmosphère lourde de mépris et de censure, que
quelques individus se permettent d'imposer. Comment ce fait-il par exemple qu'un
seul individu en son nom propre puisse décider de l'exclusion d'un membre
en lui tapant dessus ? Et cela est sûrement arrivé plus d'une fois...
une sans aucun doute, je m'en souviens comme si c'était hier.
Je trouve important que nous ayons un projet de société spécifique.
Ce n'est certes pas cela que nous devons mettre de côté. Mais il
y a toujours cette réalité quotidienne, dans laquelle notre capacité
à engager un rapport de force est partie intégrante. Et autant
dire que présentement elle est faible.
Je vois dans cette faiblesse, la résultante de notre incapacité
à proposer un modèle de société démocratique
(directe bien entendu), que nous puissions proposer à toutes et tous
(aux " masses ") au delà des différences qu'il y a entre
les individus. J'ai toujours eu l'impression, que pour être anarchiste,
il fallait forcément correspondre à une certaine image, avoir
un mode de pensée bien déterminé. Et dans la pratique,
il est parfaitement impossible, même en créant des ghettos par
affinité qui deviendront vite des régimes d'apartheid, que des
millions d'individus pensent et vivent de la même façon. Et cela
ne remet pas en cause la notion d'égalité économique et
sociale. Par exemple, que la société sans Etat soit une société
laïque voire athée, mais pouvons-nous réclamer à chacun(e)
d'être férocement athée ? Non. C'est que nous devons distinguer
l'individu et ses convictions, du contrat de société ou sociétal
qui le lie aux autres individus.
Quant au rapport à l'Etat, il provoque parfois des réactions irrationnelles.
Un coup on se fond dans le moule qu'il nous impose, l'autre coup on refuse de
débattre sous prétexte de le combattre.
Vu depuis ma province je m'aperçois que les organisations libertaires
dégagent de forte effluves de centralisme et produisent des petits chefs
à gogo. Dites " A bas l'Etat ! " en français et vous
êtes un valeureux anarchiste. Dites le en occitan, en basque ou en breton,
et vous êtes un affreux nationaliste. Cela s'appelle du chauvinisme et
il y a danger lorsqu'on s'abandonne à confondre impérialisme et
internationalisme.
D'autre part, il me semble que souvent on propose une lecture des écrits
anarchistes qui manque totalement aux règles de l'exégèse.
Lire un auteur n'a aucun intérêt si on ne replace pas ses thèses
dans son contexte historique, politique et géographique. Sans compter
qu'on ne saurait lire un livre anarchiste comme un livre sacré…
Les Etats auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui, ne sont pas les
Etats auxquels s'affrontaient Kropotkine, Bakounine, ou encore Louise Michel.
Que tout Etat tende vers un accroissement de ses fonctions régaliennes
au profit d'une classe bourgeoise toujours plus minoritaire est un fait incontestable.
Mais dans les Etats régaliens d'aujourd'hui, le prolétariat a
encore moins d'armes qu'ailleurs pour combattre… l'Etat. Et nous en revenons
à la notion de rapport de force. Que nous soyons contre l'Etat est une
chose, que nous prenions nos désirs pour des réalités en
est une autre.
Il est faux de dire que nous ne devons rien réclamer à l'Etat,
car d'une part il faudrait que nous soyons en mesure de nous en passer et de
le détruire dans l'immédiat et d'autre part, cela ne ferait que
renforcer ses fonctions régaliennes.
A moins que nous choisissions la voie de l'hypocrisie et de la démagogie
facile. D'un côté nous profiterions comme les autres des lois sociales
et des libertés démocratiques, et de l'autre nous ferions semblant
de ne pas nous y intéresser. Nous le pouvons, mais nous pouvons aussi
indéfiniment continuer à parler dans le vide.
En parlant de lois, je ne suis pas sûr que nous ayons bien retenu la leçon
de l'anarchisme, car il me semble que dans certains cas, nous avons collectivement
remplacés les lois écrites par l'arbitraire, si ce n'est pas par
des lois non écrites encore plus rigides.
Aussi je terminerais par cette proposition : "Que rien de ce qui nous lie
entre nous soit fait de paroles en l'air. Que tout ce qui sera décidé
par tous et toutes soit écrit sur le papier. Que tout ce qui est dit
en assemblée soit transcrit et disponible démocratiquement ".
Ce texte est peut-être sommaire, mais pas les efforts et le temps que
j'ai déjà passé dans cette galère, aussi avant d'en
faire un seul de plus, je veux voir ce qu'il en est. C'est bien de se décerner
des médailles mais ce n'est pas suffisant. Je peux vous dire que je rencontre
un nombre incroyable de gens, en dehors de tout milieux militant, qui ont connu
le mouvement anar. Certains ne veulent plus en entendre parler, d'autre virent
au stalinisme parce qu'il ont fini par croire qu'on y trouve plus de démocratie
(!), nombre d'entre eux ont vécu l'expérience anarchiste comme
un traumatisme. Et il serait trop facile de dire qu'ils ne sont pas restés
donc qu'ils n'ont pas leur mot à dire, ce serait confondre les causes
et les conséquences. Globalement le mouvement anar tire sa gloire de
l'expérience espagnole, mais la pratique actuelle est toute autre et
beaucoup de gens se sauvent en courrant.
Moi aussi ça me fait peur, qu'est-ce qu'il va encore falloir faire ?
Combien d'affiches à coller ? Combien de tracts à distribuer ?
Combien de réunion ? Combien de manifs ? Et faudra-t-il tout endurer
au nom de l'idéal anarchiste ? Sustine et abstine ! Je crois que vous
ne réalisez pas tous - dans la catégorie qui ne réalisez
pas, vous êtes surtout des hommes est-ce un hasard ? -tous les sacrifices
que représente une vie de militant(e). Personnellement j'ai trop été
considéré comme une serpillière par certains militants,
pas la moindre considération, mais quand il y a des affiches à
coller, n'importe quel boulot à faire, il est là le bon bougre.
Si ça doit prendre ce chemin, ça ne va pas aller loin l'unité,
alors autant le dire tout de suite... Les réponses paternalistes peuvent
s'abstenir.
Il n'y a ni dirigeants ni dirigés ? Si non è vero, è bene
trovato !
"
Michel Akhno, avril 2001
NO PASARAN ! Mai 2001